SCÈNE III MAZARIN, ANNE D'AUTRICHE
MAZARIN
Sans trop decouriosité, madame, oserai-ze vous demander ce que Beringhen et Poquelin ont à faire ensemble ?
ANNE
Monsieur le cardinal, ils ont à meubler un appartement... Mais, soyez tranquille, c'est moi qui paye l'ameublement sur ma cassette particulière.
MAZARIN
Oun appartement?
ANNE
Oui ; cela vous inquiète ?
La reine sait que z'ai fait moubler oun appartement pour elle, oun appartement pour le roi, oun pour le douque d'An zou!...
ANNE
Des chambres, monsieur le cardinal.
MAZARIN
Des cambres ou oun appartement, c'est touzours la même çose... Oun pour la reine d'Angleterre, oun pour sa fille, oun pour moi et pour ma nièce Marie, et six cambres pour les demoiselles d'honnour.
ANNE
Je viens de les visiter, monsieur.
MAZARIN
Eh bien?
ANNE
Eh bien, avec tout cela, voyez comme je suis exigeante! je trouve qu'il n'y a pas assez d'appartements.
MAZAK1N.
La reine attend quelqu'oun?
ANNE
Justement.
MAZARIN
C'est oun secret ?
De famille, oui, monsieur, mais qui peut devenir un secret d'Etat.
MAZARIN
Eh bien, mais ze souis oun pou de la famille...
ANNE
Et beaucoup dans l'État ! A ce double titre, vous avez donc droit à être mis dans la confidence, c'est trop juste. Sommesnous seuls ?
MAZAIUN.
Parfaitement soûls, et, à part le mousquetaire qui se promène devant cette porte... Ma...
ANNE
Mais, en parlant bas, voulez-vous dire, c'est comme s'il n'y était pas; et, à la cour, on est habitué à parler bas. (Elle lait siyne à Mazarin, qui s'approche et s'appuie sur son fauteuil.) Monsieur le cardinal?
MAZAIUN.
Madame?
ANNE
Avez-vous réfléchi parfois que le roi était en âge d'être marié?
MAZAIUN.
Peccato! ze crois bien ! Ze ne réflécis qu'à cela... et, ici, tenez, tout à l'hourc, là, sour ce fauteuil, z'y pensais encore, etzc disais, comme vous (se frottant les mains) : « Le roi est en àze d'être marié ! »
Ah! vraiment? (Regardant Mazarin.) Est-ce que vous aviez quelque idée là-dessus?
MAZAKIN.
Moi, madame? Aucoune!
ANNE
Plus d'une fois nous avons cherché ensemble la femme qui pourrait lui convenir.
MAZARIN
C'est vrai; nous avons passé en revoue toutes les princesses à marier, et, malhourousement, pour oune raison ou pour oune autre, ancoune ne pouvait être reine de France...
ANNE
L'infante Marie-Thérèse nous eût convenu de tous points, si elle n'eût pas été fille unique, et, par conséquent, destinée au trône d'Espagne. Or, à moins que ma belle-sœur la reine d'Espagne, qui est enceinte, ne mette au monde un fils, il ne faut absolument pas songera l'infante.
MAZARIN
Hélas ! non.
ANNE
Cependant, le roi grandit, monsieur; le roi se fait homme; le roi a vingt ans. Avec les années, les passions de la jeunesse vont succéder aux caprices de l'enfance. Jusqu'ici, il n'a été qu'amoureux ; mais, un jour, — chose plus grave, — il peut aimer!... A tous ces caprices peut succéder une passion réelle !...
Réelle ! ah ! et pour qui ?
ANNE
Le sais-je, moi? Pour quelque demoiselle plus adroite ou plus ambitieuse que les autres, qui, bien dirigée par ses parents, lui fasse faire quelque sottise...
MAZARIN
Ah! Votre Mazesté craint cela?
ANNE
Oui, et voilà pourquoi je prends mes précautions. Jusqu'à présent, le roi nous a obéi, monsieur le cardinal. Le roi vous craint et le roi m'aime. Nous avons conservé, même sur sa jeunesse, ce pouvoir que notre âge avait le droit de s'arroger sur son enfance, et contre lequel, croyez-moi, il est tout prêt à se révolter. Que la lutte s'engage sérieusement, — je connais ce caractère altier, — il nous courbera tout aussi bien que les autres, monsieur !
68 THÉÂTRE COMPLET D'ALEX. Dl'.MAS
MAZAMN.
Eh ! eh ! madame, ze souis forcé d'avouer qu'il y a beaucoup de vrai dans ce que vous dites là.
ANNE
Oh ! tout, monsieur, tout est vrai !