‹ Théatre [sic] complet de Alex. Dumas (volume 4)Chapitre 32 sur 151 · D'ANJOU · texte numérisé non relu

D'ANJOU

Oh! oui, et mon frère aussi lésait. Te rappelles-tu, petite mère, le jour où M. le surintendant des finances avait donné à Louis deux cents pistoles?

ANNE

Oui.

d'anjou.

Et où, ce pauvre frère ayant eu l'imprudence de les faire sonner dans son haut-de-chausses, monsou de Mazarin lui a dit avec son çarmant petit assent de Pissina : « Qu'est ce que z'ai entendou, mon cer prince? Vous avez de l'arzent, ze crois ?» et lui a pris ses deux cents pistoles, quoique Louis se soit bien débattu?

ANNE

Chut! ne disons pas de mal de 31. de Mazarin, qui t'aime tant!

d'anjou.

Lui? Il me fait les blanches dents; mais, au fond, il ne peut pas me souffrir, j'en suis sûr.

ANNE

Philippe!...

d'anjou.

Vous avez raison, petite mère. Revenons à ma demande..» Eh bien, ce fils de notre tapissier qui se nomme Molière, il paraît que c'est un garçon de mérite. M. de Conti lui a offert la place de son secrétaire, qu'il a refusée... 11 est vrai que, comme M. de Conti est un peu vif, on prétend qu'il a tué l'ancien d'un coup de pincettes; ce qui n'était pas engageant pour le nouveau, tu en conviendras... Enfin, ce Molière est enragé du théâtre ; il fait des comédies qu'il joue lui-même...

— Ah! quand y aura-t-il un nouveau ballet? Le costume da la nymphe Écho m'allait si bien !

ANNE

Je crois que ton frère ne demanderait pas mieux que d'en faire danser un nouveau ; mais l'argent manque. d'anjou.

Comment, l'argent manque ? Je croyais que les édits étaient rendus.

ANNE

Oui; mais le parlement refuse de les enregistrer. d'anjou.

Oh! quel malheur! Vilain parlement! J'ai toujours pensé, moi, qu'il n'y avait rien de bon à tirer de gens si laids et si mal habillés!... Donc, pour en revenir au protégé de M. de Conti, le nevou de monsou le cardinale...

ANNE

Encore!

d'anjou.

Il désire... Ah! mon Dieu, comment cela s'appclle-t-il donc? 11 désire... Ah ! j'y suis! un privilège de théâtre.

ANNE

Oh ! mais un privilège de théâtre, cela regarde le roi,

ANNE

Oui, c'est une grande affaire! une affaire d'État!

d'anjou.

Alors, les affaires d'État, cela regarde mon frère ?

ANNE

Sans doute, puisqu'il est roi.

d'anjou.

Mais la guerre alors, ce n'est point affaire d'État; la paix, ce n'est point alfaire d'État; les finances, ce n'est point affaire d'État; les alliances avec l'étranger, ce n'est point affaire d'État.

ANNE

Pourquoi cela ?

d'anjou.

Dame, puisque vous vous en chargez, M. de ."Wazarin et toi, petite mère... Tiens, veux-tu que je le dise? j'ai peur que mon pauvre frère Loui3 XIV ne ressemble beaucoup à notre

auguste père Louis XIII, à qui le cardinal de Richelieu, le grand cardinal, comme on l'appelle depuis qu'il est mort, n'avait laissé, pour office royal, que le privilège de guérir les écrouelles.

ANNE

Te tairas-tu, méchant enfant?

d'anjod.

Eh bien, moi, petite mère, je ne suis pas un si grand poli' tique que Sa Majesté Anne d'Autriche, et surtout que monsou de Mazarin; mais, si j'étais à. leur place à tous les deux, eh bien, parole d'honneur! je lui laisserais quelque chose à faire, à ce pauvre Louis, de peur qu'un beau jour...

ANNE

Eh bien ?

d'anjou.

De peur qu'un beau jour, comme on ne veut le charger de rien, lui ne se charge de tout : guerre, paix, finances, alliances, mariage. Tenez-vous-Ie pour dit!... En attendant, comme M. Molière est chez moi, — vu que, lorsqu'il a appris que son père était à Vincennes, il n'a plus eu qu'une crainte: celle de rencontrer son père, qui, dit-on, veut le faire mettre dans une prison d'État; — or, dis-je, comme M. Molière est chez moi, comme les privilèges de théâtre rentrent, à ce que l'on assure, dans les grandes attributions que l'on a réservées au roi, ou que le roi s'est réservées, je vais ménager à M. Molière une entrevue avec Louis; et, ma foi! il se débarbouillera avec le grand prince comme il l'entendra. Quant à moi, j'aurai fait, dans cette grande affaire, tout ce que j'aurai pu... (se regardant dans la glace de l'éventail de sa mère) jusqu'à en défriser ma perruque!

ANNE

Silence !

d' ANJOU, regardant du côlé de la porte.

Je crois bien, silence! voici les grands conseillers de la couronne, monsou le cardinale en tête... M. le Tellier, M. le surintendant des finances... Je l'aime assez celui-là: c'est lui qui tient l'argent ; il en offre toujours, et il en donne quelquefois. Par malheur, le parlement refuse celui qu'il offre, et le cardinal reprend celui qu'il donne!... Puis M. de Villeroi, M. de Gramont, M. de Montglat, M. de Villequier, le conseil tout entier enfin!... Oh ! comme on va roya-

lenient s'ennuyer ici!... Maman, où est donc mon frère? Je croyais que c'était, là un des privilèges qui lui étaient réservés,

et qu'on n'avait pas le droit de s'ennuyer sans lui.

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