‹ Théatre [sic] complet de Alex. Dumas (volume 4)Chapitre 46 sur 151 · GRAMONT · texte numérisé non relu

GRAMONT

Qu'après avoir pris le ministère à M. de Beaufort, la régence à la reine Anne d'Autriche, la liberté à M. de Condé, le cardinalat au pape Urbain, l'archevêché de Paris à M. de Retz, la royauté au roi, l'argent à la France, M. de Mazarin ne puisse prendre un bon estomac au laquais de son antichambre ou au portefaix du coin de la rue !

GUICHE, se levant, et passant la main sur son front. Ah!...

(Il s'éloigne.) LE ROI.

Qu'a donc Guiche? Tout à l'heure, il grondait, et maintenant, le voilà qui soupire !

MARIE

Le sais-je, moi ?

LE ROI

Bon ! vous ne voulez pas me le dire ? N'en parlons plus. Je demanderai la chose à mon agent secret.

MARIE

Pardon, sire, mais voilà déjà deux fois que Votre Majesté parle de son agent secret; peut-on savoir à quoi vous employez ce mystérieux confident?

LE ROI

A savoir tout ce qui se dit, se fait ou se pense à la cour... Ainsi, par exemple, je n'ai qu'à lui demander ce qui se passe dans votre cœur, il me le dira; à quoi pense ma cousine Henriette, qui n'a pas encore prononcé un seul mot, et qui me semble plus près de pleurer que de rire, il me le dira; enfin, ce que M. de Mazarin murmure si bas à M. le duc de Villeroi, que la calotte de l'un et le chapeau de l'autre ne sont point dans le secret de leurs paroles, eh bien, il me le dira!

MARIB.

Oh ! la bonne plaisanterie !

d'anjou.

M. Dangeau, voici un fait à consigner dans vos Mémoires. Mon frère Louis a, comme cet affreux Socrate, dont le buste me faisait si grand' peur quand j'étais enfant, que j'en ai pris en haine tous les philosophes passés, présents et futurs;

mon frère Louis a un démon familier qui le hante le jour, et le visite la nuit.

ANNE, qui a écouté avec une certaine attention. Que dis-tu donc là, Philippe ?

d'anjoo.

Madame, je joue, comme cela m'est déjà arrivé dans 1^ ballet des Quatre Saisons, le rôle de la nymphe Écho. Mon frète Louis pré: end avoir m agent secret qui lui répète tout ce qui se dit, se fait ou se pense à la cour; de sorte qu'il n'y aura plus moyen de lui rien cacher à l'avenir. HENRIETTE, tremblante.

Oh ! mon Dieu !

d'anjod.

Eh bien, cela te fait peur, Henriette?... Est-ce que, par hasard, tu aurais quelque chose à cacher?... (a mademoiselle do la Motte, qui lui fait un signe.) Plaît-il ?

HENRIETTE, à Anne, tandis que d'Anjou cause avec mademoiselle de la Motte, et que Beringhen va prendre les ordres de Mazarin.

Madame, si c'était vrai, ce que dit d'Anjou, le roi saurait donc que mon frère Charles est, depuis hier, à Vincennes? Peut-être, en ce cas, devrais-je le prévenir.

ANNE

Ne crains rien, petite !... D'abord, ce démon familier dont j'entends parler pour la première fois, et qui n'a jamais donné signe de vie, n'existe probablement que dans l'imagination de d'Anjou, la plus folle des imaginations! ensuite, Louis sût -il que le roi d'Angleterre a rompu le ban qui l'exile de France, comme c'est, avec mon autorisation que ce ban a été rompu, et que Louis ne v. m que du liien à son cousin Charles, ton frère, mon enfant, ne courrait aucun danger.

De la part de mon cousin Louis, non, je le sais; mais de la part de M. de Mazarin...

ANNE, avec un sourire mélancolique.

Je suis forcée d'avouer que le cardinal, étant des amis de M. Cromwell, est naturellement des ennemis du roi d'Angleterre.

nENRIETTE.

Bêlas] il l'a bien prouve! Ma pauvre mère espérait qu'à la mort de l'usurpateur, M. de Mazarin songerait à mon frere

Charles. L'usurpateur meurt, mon frère Charles accourt... Que trouve-t-il? M. Richard Cromweïl reconnu, et la cour en deuil de M. Olivier Cromweïl!... Oh! madame, n'est-ce point une impiété que de voir la cour de France porter le deuil d'un homme qui a fait monter son maître sur Féchafaud, et qui, depuis dix ans, tient au ban de l'Europe le roi légitime de la Grande-Bretagne?

AimE.

Chut, mon enfant! tout ccia peut changer; après les jours de pluie, les jours de soleil ! Rappelle-toi le temps où le roi, le duc d'Anjou et moi mourions de faim à Melun, tandis que ta mère et toi mourie2 de faim au Louvre... Mais silence ! M. de Villeroi nous écoute.

MADEMOISELLEDE LA MOTTE, au bras du duc d'Anjou.

Monseigneur, repetez-moi, je vous prie, ce que le roi disait tout à l'heure à mademoiselle de Mancini. d'anjoo.

D'abord, il lui faisait compliment sur sa toilette... et le fait est qu'il est impossible d'avoir un habit mieux coupé que le sien, et qui aille mieux à l'air de son visage.

MADEMOISELLE DE LA MOTTE

J'ai entendu qu'il parlait de ses yeux... Sans doute lui disait-il qu'elle les avait les plus magnifiques du monde.

Bon! ce ne serait pas d'un assez beau langage pour une précieuse comme la nièce de M. le cardinal ! 11 lui disait... (S'interrompant ) Ah ! que vous avez là une charmante agrafe de pierreries !

MADEMOISELLE DE LA MOTTE

Vous ne la reconnaissez pas, monseigneur?

d'anjod.

Mais si fait! il me semble que je l'ai rue au chapeau de Louis.

MADEMOISELLE DE LA MOTTE

Ne parlez pas si haut, monseigneur : vous rendriez mademoiselle de Mancini jalouse... 11 lui disait donc, à propos de ses yeux. . . ?

d'anjou.

Qu'elle les avait profonds comme l'azur de la me?c

MADEMOISELLE DE LA MOTTE

Et elle répondait?

d'anjou.

Et elle répondait : « Mauvaise comparaison, sire 1 la m.T est perfide, et mes yeux ne promettront jamais rien qu'ils ne soient disposés à tenir. — Alors, a repris Louis, profonds comme l'azur du ciel qui s'étend au-dessus de nos tètes. — Ah ! j'accepte cela ! a répondu mademoiselle de Mancini, quoique cet azur soit bien, à cette heure, taché de quelques nuages. » II* en sont, comme vous voyez, à la plus pure et à la plus délicate bergerie!... Ah çà ! mais vous me faites toutes ces questions-là... vous n'êtes donc plus amoureuse du beau Chamarante?

MADEMOISELLE DE LA MOTTE

Pas plus que mademoiselle de Mancini n'est amoureuse du comte de Guichc.

d'anjou.

Oh! oh! que dites-vous là, beau serpent de satin et de velours ?

MADEMOISELLE DE LA MOTTE

Je dis qu'il n'y a, pour savoir ce qui se passe, qu'à voir la manière dont le comte de Guiche regarde mademoiselle de Mancini, et la façon dont mademoiselle de Mancini ne regarde pas le comte de Guiche.

d'anjou.

Oui, pour reconnaître qu'un jour ou une nuit, la chose finira entre le roi et mademoiselle de Mancini comme elle a fini entre le roi et mademoiselle de la Moite d'Argencourt.

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