‹ Théatre [sic] complet de Alex. Dumas (volume 4)Chapitre 65 sur 151 · SCÈNE XIV LE ROI, GEORGETTE · texte numérisé non relu

SCÈNE XIV LE ROI, GEORGETTE

GEORGETTE

Ah! c'est que M. Guénaud, voyez-vous, sire, vous auriez eu beau l'appeler, il ne serait pas venu

LE ROI

Et pourquoi cela?

6E0RGETTE.

Parce qu'il n'est plus ici.

LE ROI

Bah?

Non, il est parti pour un grand, grand, grand voyage !

LE ROI

Et où va-il donc ?

GEORGETTE

Il va à Bruxelles en Brabant, soigner M. de Coudé, qui est malade.

LE ROI

M. de Condé qui est malade ? Et qui t'a dit cela, Georgette? Viens donc me conter cela, viens !

(Il l'aide à passer par la fenêtre.) GEORGETTE.

Personne ne me l'a dit; mais je l'ai entendu. Le cheval de M. Guénaud était attaché à la grille du parc, et je lui faisais manger une poignée d'herbe verte, quand j'ai vu venir M. Guénaud et M. Molière ; ils causaient ensemble avec beaucoup de chaleur. M. Molière disait : « Mais le roi ne permet donc pas que M. de Condé rentre en France? » M. Guénaud répondait : « Bon ! le roi, qui sait tout, à ce qu'on dit, ne sait seulement pas que M. de Condé a fait sa soumission ! — Mais

pourquoi M. de Condé ne s'est-il pas directement adressé au roi, au lieu de s'adresser à M. de Mazarin? disait M. Molière. Le roi est un grand cœur, tandis que M. de Mazarin n'est qu'un cuistre... — Oh ! répondait M. Guénaud, parce que M. de Condé sait que le roi ne se mêle pas des affaires d'État; il a bien assez de se mêler de ses affaires d'amour ! — Oh ! si j'osais ! reprenait M. Molière, je lui en parlerais bien, moi ! et je suis sûr que, si je lui disais là-dessus tout ce que j'ai à lui dire, le roi, au lieu de se fâcher contre moi, me saurait gré de ma franchise... » C'est alors qu'ils ont dit que M. de Coudé était dans une ville que l'on appelle Bruxelles en Drabant, et M. Guénaud a ajouté que c'était là qu'il allait ; qu'il fallait que la convalescence de M. de Condé durât deux mois, et cœlera! et cœtera !

LE ROI

Georgette, je te promets que je ne quitterai pas Vincennes sans t'avoir trouvé un mari et donné une dot.

GEORGETTE

Pourquoi faire?

LE ROI

Pour quoi faire, une dot!

GEORGETTE

Non, mais un mari ?

LE ROI

Mais pour te marier, il me semble.

GEORGETTE

Merci, sire.

LE ROI

Comment, merci?

GEORGETTE

Je neveux pas me marier, moi.

LE ROI

Tu ne veux pas te marier?

GEORGETTE

Non.

Que veux-tu donc faire?

GEORGETTE

Je veux être comédienne.

LE ROI

Comédienne? Eh! bon Dieu! comment donc une pareille idée t'est-elle venue, Georgette ?

GEOI'.GETTE.

Oh! bien naturellement, sire. Mon père m'a conduite deux fois au théâtre, une fois à l'hôtel de Bourgogne, et une fois à la Comédie-Italienne: cela m'en a donné la folie. le noi.

Ah ! voilà la source de ta perte ! Et tu crois que tu vas jouer la comédie comme cela, tout de suite, du premier coup ?

georgette.

Oh ! ce n'est pas bien difficile, de jouer la comédie ! Je ferai comme j'ai vu faire. A l'hôtel de Bourgogne, il y avait une dame qui portait des plumes sur la tête, un grand manteau de velours brodé d'or, avec une robe de brocart qui se tenait toute seule; elle faisait de grands bras et elle disait:

Enfin, lâche empereur! j'aperçois ta faiblesse

A travers l'épaisseur de toute ta sagesse

Et du déguisement dont fait ta vanité

Un précieux prétexte à ta timidité!

Quoi! tyran, tu pâlis? ton bras en l'air s'arrête,

Lorsque, d'un front sans peur, je t'apporte ma tête?

Prends garde, mon bourreau, de ne te point troubler .

Tu manqueras ton coup, car je te fais trembler!

Que d'un sang bien plus chaud, et d'un bras bien plus ferme,

De tes derniers soleils j*accourcirais le terme!

Avec combien de joie et combien de vigueur

Je te ferais descendre un poignard dans le cœur!

En tout cas, si je tombe en deçà de l'ouvrage,

Je laisse encore un fils héritier de ma rage,

Qui fera, pour venger les maux que j'ai soufferts,

Rejaillir jusqu'à moi ton sang dans les enfers!

LE ROI

Oh ! oh !... mais je connais cela ; on jouait VA grippine de M. Cyrano de Bergerac.

CEORGETTE.

Au Théâtre-Italien, c'était autre chose. Il y avait une suivante alerte et avisée, qui disait de la façon la plus comique lu monde :

Je no veux point ouïr les discours d'amoureux :

Ils sont, en bonne foi, malins et dangereux.

Je pèche assez, d'ailleurs, sans pécher par l'oreille.

A propos de pécher, votre vide-bouteille.

Votre grand fainéant, votre chien de valet,

Enfin, ce mal -bâti, ce maudit Jodelet,

Depuis deux ou trois jours, m'a prise pour une autre.

Je l'aurais bien frotté, si ce n'est qu'il est vôtre t

II me trouve à son gré; tout ce que j'ai lui plaît.

Mais me plaît-il aussi, le maussade qu'il est?

Il m'en faut bien un autre, et d'une autre fabrique!

C'est un beau marmouset 1 c'est un bel as de piquet

11 pense, quand la nuit, il a guitarisé.

Que j'en ai, tout le jour, le cœur martyrisé :

A la lin, il verra, si vous n'y donnez ordre,

Que j'égratigne bien, et que je sais bien mordre!...

le r.oi.

Bravo, bravo, Georgettc !

GEORGETTE

Bon ! voilà que le roi m'a applaudie comme on applaudissait ces dames.

LE noi.

Et cela te fait plaisir?

GEORGETTE

Je crois bi^n ! parce que, si jamais vous êtes roi...

LE ROI

Comment, si jamais je suis roi? J'espère bien que je le suis!

GEOUGETTE.

Non, je veux dire: si jamais vous le devenez, je vous demande votre protection.

LE ROI

Tu l'as.

(Le grand maître dos cérémonies, M. do Montrât, parait au fond.) GEORCETTE.

Vous me feriez recevoir comédienne dans un théâtre?

LE ROI

Je te le promets. Mais attends, n'est-ce pas M. Molière qui passe là-bas?

GEORGETTE

Oui.

LE ROI

Eh bien, cours après lui, Georgette, et envoie-le ici.

GEORGETTE

Tout de suite, sire ! (Elle sort en courant.) Oh ! je serai comédienne ! je serai comédienne ! le roi me l'a promis.

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