SCÈNE IX EVAN, HAMILTON, CUDDY
EVAN
Et, barrant la route à qui vent la suivre, je dis à ce cavalier, un peu désappointé peut-êlre: Mon gentilhomme, si vous avez besoin, soit d'un renseignement, soit d'une leçon, disposez de moi; je suis prêt a vous donner l'uu ou l'autre.
IIAMILTON, mettant l'épée à la main.
Parbleu ! monsieur, c'est ce que je serais curieux de voir.
EVAN
Ah ! c'est pour la leçon que vous vous (îrcidez?... Eli Lirn, ne bougez pas de l'endroit ou vous êtes, et, dans cinq secondes, vous l'aurez reçue.
(Il tire son épce.) CUDDY.
Quand Votre Honneur aura tué monsieur, irons-nous à l'hôtel?
EVAN
Je te le promets, Cuddy.
(Le combat s'engai,o.) CUDDY.
Alors, dépêchez-vous.
HAMILTON, tout en ferraillant.
Le moyen est ingénieux pour donner à la dame le temps de s'échapper.
EVAN
N'est-ce pas?... Je suis bien aise qu'il soit de votre goût.
Vous savez que je la rattraperai ?
EVAN
Bah ! elle est déjà bien loin, allez !
HAMILTON s lui portant une botte serrée. Oui," mais en ne perdant pas de temps...
EVAN, parant.
Et en courant vite... vous auriez chance de la retrouver.
CUDDY, fout en disposant des bandes et des onguents. Oh ! je ne crois i)i\s : elle se dépêche, elle n'aura pas prisa gauche comme nous.
EVAN C'est probable... (Faisant signe a son adversaire de s'arrêter.) Savez-vous, à propos de cela, que vos bourgeois de Londres sont très-impertinents envers les étrangers ?
HAMILTON
Est-ce que vous avez eu à vous en plaindre?
EVAN
- De vos bourgeois-?... Beaucoup ! ... Figurez-vous qu'à peine débarqué...
HAMILTON
N'oubliez pas que vous avez promis de me donner une le- ^.on...
EVAN
Soyez tranquille, ça va venir... (Le combat recommence.) Figurez-vous qu'étranger ici...
Eh bien, la leçon?...
EVAN
Ah! la leçon, c'est juste...
HAMILTOI^.
Je l'attends !
EVAN
La voilà !
HAMILTON
Par ma foi ! j'en tiens.
EVAN, abaissant son épc;* Où cela, monsieur.^
HAMILTON
Dans le bras.
EVAN, remettant son épée au fourreau.
Tant mieux ! j'eusse été désespéré que ce fût dans le corps !
CUDDY
Moi aussi... car, après tout, il n'y avait pas là de quoi amener mort d'homme...
EVAN
Voulez-vous permettre, monsieur ?
HAMILTON
Quoi?
Laissez-moi vous panser, je vous prie, et, dans trois jours, il n'y paraîtra plus. Avez-vous tout apprêté, Cuddy ?
CUDDY
Oui, monsieur.
EVAN
Venez çà, et appliquez cette compresse le plus doucement possible sur la blessure de monsieur. (Pendant que Cuddy applique la compresse.) C'est une recette de famille, un baume souverain pour les eiUaiiles. Enchanté de vous en faire parti
l'envers d'une conspiration 185
CUDDY, snr un cri d'Harailton, Ça vous cuira d'abord un peu ; mais, ensuite, il vous semblera avoir un velours sur la peau.
EVAN
Cuddy, ramassez l'épée de monsieur, et remettez-la-lui au fourreau.
HAMILTON, souriant.
En vérité, monsieur, vous me surprenez, et vos façons d'agir sont d'une courtoisie qui n'est pas ordinaire.
EVAN
Monsieur, j'espère m'y prendre mieux une autre fois > mais c'est ma première affaire.
HAMILTON
Je ne trouve pas que vous vous y soyez pris si maladroitement, et, quant à la manière dont vous réparez le mal que vous causez...
Je fais de mon mieux, monsieur. La! maintenant, mettez votre main dans votre pourpoint, et, s'il est possible, ne faites aucun mouvement de votre bras droit. (Saluant.) Monsieur!
CUDDY, présentant à Hamiltoa sou chapeau et son manteau.
Monsieur !
HAMILTON
Oh ! pardon!... un mot, je vous prie. Vous ne trouverez point étonnant, je l'espère, que je tienne à savoir quel est le galant gentilhomme auquel j'ai eu affaire. Quant à moi, monsieur, je ne suis pas tout à fait un inconnu, et il y a quelque mérite à m'avoir donné un coup d'épée : je me nomme George Hamilton.
EVAN, stupéfait.
Vous dites, monsieur?
HAMILTON
George Hamilton.
EVAN
Comment! le colonel George Hamilton?
HAMILTON, répétant.
Le colonel George Hamilton de Prestonfield.
EVAN
Ah ! monsieur, imaginez que j'ai justement une lettre de recommandation pour vous.
HAMILTON
Pour moi ?
C'est-à-dire que c'est le hasard le plus étrange... la rencontre la plus siijg^ulière... Te serais-tu jamais attendu à cela, Cuddy?
CUDDY
Ah bien, oui! jamais, Votre Honneur.
EVAN
Dire que j'ai pour toute espérance, pour tout appui à Londres, le crédit et le bon vouloir d'un seul homme auquel je suis recommandé; que cet homme, on a oublié de me donner son adresse; quej'aurais pu le chercher pendant quinze jours, pendant un mois sans le découvrir, et que, à peine débarqué depuis une lieure, avant même d'ctve installé dans un logis quelconque, je le trouve ià devant moi.
CUDDY
Et que vous lui jdonnez un coup d'épée... Vous avez une chance !
HAMILTON
Et de qui cette lettre?
EVAN
De mon père, qui combattait côte à côte avec vous pour la bonne cause à Worcester.
HAMILTON
Qui donc êtes-vous ?
EVAN
Je suis le fils de Donald le Noir.
Eh bien, jeune homme, vous paraissez plus embarrassé que tout à l'heure; croyez-vous que votre lettre sera moins bien accueillie en ce moment qu'elle ne l'eût été dans quinze jours, par exemple?
EVAN
Franchement, je le cr.iins un peu.
HAMILTON
Pourquoi ?
EVAN
A cause de l'apostille (jue j'y ai mise.
HAMILTON
Vous vous trompc7. mon gentilhomme. Cette apostille u'a
l'envers d'une conspiration 187
rien que d'honorahle pour vous. Et, puisque vous n'êtes encore installé nulle part, permettez-moi de vous choisir un logis.
EVAN
Lequel ?
HAMILTON
Le mien.
EVAN
Oh j non ! oh ! non ! par exemple !
HAMILTON
Prenez garde !... Il ne serait pas généreux de vouloir que je fusse en reste de courtoisie avec vous.
C'est trèS'^ gentil, ce que vous faites là. Vrai, la! c'est trèsgentil.
HAMILTON
Mon hôtel est à deux pas. Je vous montre le chcmiiî»
EVAN
Appuyez-vous sur mon bras, je vous prie.
HAMILTON, à Cuddy.
Suivez-nous, mon anii.
(Ils s'éloignent.) CUDDY.
Avec plaisir, Votre ITonneur, avec plaisir... (a part.) Une lettre de recommandation est rarement utile; mais elle peut îc devenir quand elle est bien présentée.