SCÈNE IX GENNARO, LA MARQUISE
LA MARQUISE, s'avançant.
CVst vous, chevalier... Pardon, j'étais avec mes avocats et mes i>rocareurs. Vous savez qu'en ce moment je suis en train de perdre toute ma fortune ?
LE ROMAN d'ELVIRE 67
GENNARO
Ou de la doubler. C'est un beau jeu, madame la marquise : huit millions d'un coup ! Tout le monde n'a pas le bonheur de jouer ce jeu-là...
LA MARQUISE
Ah! chevalier, que ne suis-je encore au temps où il m'eût été bien indifférent de perdre!... Uu heureux temps!...
GENNARO
Quel temps, madame ?
LA MARQUFSB.
Celui où j'étais jeune et jolie... car j'étais jolie... (Elle lui présente un médaillon qu'elle porte en bracelet.) Jugez-en VOUSmême.
GENNARO
Oh ! le charmant portrait ! quel esprit dans cette petite bouche ! quelle flamme dans ces grands yeux!
J'avais vingt ans quand il fut peint... A cette époque, j'eusse donné les millions que je viens disputer ici, pour un cœur qui m'eût aimé sincèrement.
GENNARO
Ah! vive-Dieu ! j'aurais été ce cœur-là... Avec vous, mar- . quise, j'eusse affronté jusqu'au mariage...
LA MARQUISE, allant s'asseoir.
Mais qui vous dit, chevalier, que, moi, j'eusse accepté ce sacrifice ?
GENNARO, s'asseyant auprès d'elle.
Et pourquoi non, je vous prie?
LA MARQUISE
Le plus mauvais sujet de Palermei... joueur, libertin,
volage!... Qui voudrait devons?
GENNARO
Oh ! pas moi, à coup sûr, si j'étais femme...
LA MARQUISE
Ayant déjà mangé...
GENNARO
Trois oncles et deux tantes... Total : cinq grands parents !
LA MARQUISE
Ayant dédaigné, jusqu'à présent, les plus beaux mariages...
Un seul... un seul au moins qui vaille la peine d'être regretté...
LA MARQUISE
Lequel?
GENNARO
Une jeune Vénitienne, veuve, très-riche, très-belle, disaiton...
LA MARQUISE
Et que vous nommiez ?
GENNARO
J'avoue, marquise, que je ne m'étais informé que de la dot.
LA MARQUISE
Et la dot était...?
GENNARO
Splendide!
LA MARQUISE
Qui a donc empêché le mariage de se faire, alors?
GENNARO
La mort de mon troisième oncle... Un héritage, vous comprenez, marquise, c'est une dot sans femme, c'est-à-dire tout bénéfice.
LA MARQUISE, riant.
Impertinent!... Mais votre jeune veuve doit être furieuse?
Du service que je lui ai rendu... en ne l'épousant pas?... Elle serait bien ingrate !
LA MARQUISE
Refuser cette jeune fille aussi légèrement... Fou que vous êtes!...
GENNARO
Sage, marquise !... sage comme le grand roi Salomon, au contraire!... 11 faut avoir trois cents femmes, ou n'en pas avoir du tout...
LA MAKQUISE, so levant.
Vous êtes incorrigible !
GENNARO, de même.
Je l'espère bien ; et la i)reuvc, c'est que, ce soir, à votre fête, je veux jouer un jeu d'enfer...
LE ROMAN D'i: LVIRC 69
LA. MARQUISE
Vous y viendrez, alors ?
GENNARO
Je me garderai bien d'y manquer.
LA MARQUISE
A moins que vous ne trouviez la Sirena sur votre route ! GENNARO, galamment.
Je regarderai du côté d'où je viens, et non du côté où elle ira.
LA MARQUISE
Ah ! le triomphe sera grand !... Vingt ans battus par soixante...
GENNARO, se récriant.
Soixante ans, marquise?... Elle ne les a pas encore, c'est vrai j mais, vous, quand vous souriez, vous ne les avez plus.