‹ Théatre [sic] complet de Alex. Dumas (volume 5)Chapitre 7 sur 138 · SCÈNE XI · texte numérisé non relu

SCÈNE XI

Les Mêmes, hors RIGAUDY.

edme'e.

Huit heures du soir!... Mais, d'ici là, que deviendrai-jo ?

DURAND

Une journée est bientôt passé(;. Nous avons la cathédrale, nous avons le musée, nous avons...

edmée, agitée, passant dovant lui.

Vous ne m'avez pas conjprisc, monsieur.

nUKAND.

Parce que madame ne s'csi pas expliquée...

edmée, so i)arl.int à elle-niênio.

Sortir... sortir... Je m'en garderai ijieii !... Marie!... (Marie se présente : elle lui parle bas.)

l'honneur est satisfait 11

Mais enfin, marlame ne peut-elle me dire ce qui l'inquiète, ce qui la tourmente à ce point?...

EDMÉE

Il faut bien que je vous le di-e, monsieur, puisque, mon frère n'étant plus ici, je n'ai pcrf oiine à qui confier ma sotte position.

DURAND

Je vous écoute, madame, et, si je puis vous être bon à quelque chose...

EDMÉE

Sans doute, vous le pouvez monsieur; ma tranquillité dépend de vous...

DURAND

Si elle dépend de moi, elle est parfaitement assurée.

(Marie, qui avait remonté, descend à droite.) EDMÉE.

Imaginez-vous, monsieur... Mais, en vérité, je ne sais comment vons dire cela... C'est trop ridicule !...

DURAND

Ridicule?...

EDMÉE

Sans doute; il est toujours ridicule à une femme de dire...

DURAND

Quoi?...

MARIE

Bon !... qu'un homme est amoureux d'elle?... Allez donc, madame ! cela se comprendra, et de reste...

DURAND

Facilement, même.

EDMÉE

Seulement, celui qui est amoureux de moi. l'est d'une si singulière façon...

MARIE

Dame, c'est un Anglais. Il ne peut pas être amoureux comme tout le nionde...

EDMÉE

Au reste, quand je dis amoureux, je n'en sais vraiment rien.

DURAND

Alors, il n'a pas fait l'aveu de son amour à madame?.,.

12 TliEATUE COMPLET D'ALEX. DUMAS

EDMÉE

Jamais il ne m'a adressé la parole.

DURAND

Comment madame sait-elle donc...?

MARIE

Avec cela qu'il y a à s'y tromper!... Madame était aux eaux d'Ostcmie, bien tranquille, lorsqu'un beau matin, le paquebot d'Angleterre nous débarque notre liommc. Le lendemain, il rencontre madame sur la plage...

Et la figure de madame fait son effet... J'avoue à madame que je ne vois rien de bien extraordinaire dans tout cela.

EDMÉE

Entin, tant il y a, monsieur, qu'à partir de ce jour, il n'y a plus eu un instant de repos pour moi. Je ne pouvais pas faire un pas que je ne le rencontrasse. Dans la rue, sur la plage, à la maison de Conversation, partout sir Edward! Le matin, le soir, le jour, la nuit, sir Edward toujours ! Je résolus de quitter Ostende, dont cette obsession me rendait le séjour insupportable; mais, quoique je n'eusse fait part de ma résolution à personne, quoique mon départ, décidé le soir, s'effectuât le matin, il en était prévenu...

DURAND

Oh! madame comprendra... Ces diables d'Anglais sont si riches, qu'il n'y a pas de secrets pour eux... Et il vous a suivie?..,

EDMÉE

Mais vous allez voir... avec rage!... A peine installée dans mon wagon, je le vois sortir de la salle d'attente. Il passa tout le train en revue et me ht l'honneur de donner la préférence au wagon que j'avais choisi.

DURAND

Cela prouve qu'il a les mêmes goûts que madame.

EDMÉE

J'en eus de cette première fois jusqu'à Cologne.

MARIE

Et tout cela, sans dire une seule parole, notez bien.

EDMÉE

A Cologne, je pris une voiture de place, et j'indiquai à mon coclicr l'hôud de la Poste, c'est-à-dire l'hôtel le pUn éloigné du chemin de fer. J'espérais le dérouter. Dix minuits

après mon arrivée, il était installé sur le même palier que moi. Je quittai Cologne à quatre heures du matin, sans avoir fait le moindre bruit, sans avoir dérangé une chaise, sans que ma porte eût crié... J'avais pris le bateau de quatre heures du matin, espérant qu'à une pareille heure, il ne serait pas éveillé... Cinq minutes après moi, sir Edward était sur le bateau.

DUUAND.

En vérité ! une semblable persistance...

EDMÉE

Est insupportable, avouez-le... A Mayence, même jeu... Je descends à l'hôtel du Rhin... On me donne le no 12... Sir Edward me suivait et prend le no 13. Le lendemain, je pars par le premier train. Je prends un coupé pour moi toute seule; il loue le coupé en face, de sorte que, de Mayence à Mannheim, je ne l'ai pas jjerdu de vue un seul instant. Enfin, à Mannheim, je me rappelle l'adresse d'une amie de pension : je me fais conduire chez elle, je lui conte mes tribulations. Elle me donne son cocher et sa voiture, me fait sortir par une porte de derrière donnant sur une autre rue que celle par laquelle je suis entrée. Nous faisons dix lieues dans la niiit, je couche dans une espèce de village, je pars par le premier convoi, et j'arrive à Strasbourg, où je croyais trouver mon frère, bien décidée à me mettre sous sa protection... Point! — Mon frère est parti un quart d'heure avant mon arrivée. Par bonheur, je n'ai pas revu sir Edward, et, cette fois, j'espère bien qu'il m'a perdue...

DURAND

C'est probable.

EDMÉE

En tout cas, je compte sur voire promesse... Vous n'avez plus une seule chambre vacante dans votre hôtel, n'est-ce l>as ?

Pas une.

EDMÉE

Je les ai bien retenues toutes ?...

DURAND

Toutes, madame...

EDMÉE

Et si un voyageur, quel qu'il soit, se présente... ?

DURAND

Porte close.

EDMÉE, se dirigeant vers sa chambre.

J'y compte, monsieur, songez-y!...

DURAND

Oladame a ma«parole. Seulement, il n'y aurait pas de mal à ce qu'elle me donnât le signalement de celui qui la poursuit...

EDMÉE

Oh! il est bien facile à reconnaître... Taille moyenne, blond, teint rose, les yeux bleus, mise éléganie, vingt-six ou vingt-huit ans, l'air timide, suivi ou précédé d'un domestique anglais pur sang...

DURAND

Mais, si le signalement que madame me fait l'honneur de me donner est exact, sir Edward ne doit pas être si laid !

Je ne vous ai pas dit qu'il fût laid. Je vous ai dit qu'il était importun... C'est bien pis! Venez, Marie.

(Elle sort.)

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