‹ Théatre [sic] complet de Alex. DumasChapitre 160 sur 175 · SCÈNE III YAQOUB, LE ROI, AGNÈS · texte numérisé non relu

SCÈNE III YAQOUB, LE ROI, AGNÈS

LE ROI

Que regardes-tu donc, Agnès, de la fenêtre, Et qui te fait sourire?

AGNÈS

Oh ! mon seigneur et maître î Un instant avec moi regardez dans les cieux Ce soleil, si brillant qu'il fait baisser les yeux. Eh bien, il s'est levé voilé par un nuage : À peine y pouvait-on distinguer son passage ; Tout était triste et froid sur la terre; il semblait Qu'avec peine aujourd'hui le monde s'éveillait, Que tout était souffrant, décoloré, sans âme, Et, pour vivre, attendait un rayon de sa flamme... Voilà que tout renaît où tout mourait sans lui. Eh bien, mon doux seigneur, je songeais aujourd'hui, En le voyant vainqueur du nuage et de l'ombre, Que si, semblable au sien, votre matin fut sombre, 11 doit aussi venir un jour où, radieux, L'éclat de votre front fera baisser les yeux... Car déjà, comme lui, sur la terre ravie,

(Montrant Yaqoub.) Vous aussi paraissez, et rendez à la vie.

LE ROI

Ah ! oui, je reconnais l'esclave condamné.

ÀG3SÈ:\

Parlons-lui, voulez-vous ?

LE ROI, taisant signe à Yaqoub.

En quels lieux es-tu né?

YAQOUB.

Loin d'ici.

LE ROI

Mais comment nomme-t-on ta patrie?

YAQOUB.

Le désert.

Le désert ?

Oui: c'est dans la Syrie, Alain Chartier souvent m'a parlé d'un pays A l'Orient, bien loin, où le saint roi Louis Est allé guerroyer... Tu te souviens, esclave, D'un roi qui vous vainquit, d'un roi pieux et brave?...

YAQOUB.

Mon aïeul à mon père a raconté qu'un jour

Un chef nazaréen, au port d'Abou-Mandour

Débarqua, conduisant des galères aux voiles

Plus nombreuses qu'aux cieux, la nuit, sont les étoiles.

Ils voulaient, disaient-ils, conquérir au saint lieu

Le tombeau de Jésus, qu'ils nomment fils de Dieu;

Mais Allah seul est grand! A la voix du Prophète,

Le désert à son aide appela la tempête :

Le simoun s'élança comme un lion sur eux,

Et les enveloppa de ses ailes de feux...

Tout fut fait: le désert immense, infranchissable,

Couvrit leurs ossements de son linceul de sable..

Le chef nazaréen y périt sans renom,

Et l'écho de Tunis ne m'a pas dit son nom.

LE ROI

Eh bien, Agnès, voilà ce qu'on appelle gloire: Vois quelle trace elle a bissée en sa mémoire! Peut-être aurais-je pu, comme a fait mon aïeul, Aller aussi chercher au désert un linceul; Y conduire à ma suite, ainsi qu'une hécatombe, Trente mille soldats pour mourir sur ma tombe; Et l'on eût dit ici que c'était grand et beau !... Mais j'aime mioux, vois-tu, me coucher au tombeau, Vers le soir d'un beau jour, les yeux sur mon étoile; Avoir pour mon linceul le tissu qui te voile, Et trouver quelque ami qui grave avec regrets Sur ma pierre: « Ci-gît Charles, aimé d'Agnès. »

AGNÈS

Monseigneur!...

LE ROI, à Yaqonb.

Laisse-nous.

(Yatjoub se retire.) II. 16

N'est-ce pas que la vie, Si lente à nous venir et puis si Lot ravie, Ce sourire de Dieu, ce céleste bienfait, Appartient au bonheur, Agnès, et n'est point fait Pour en jeter les jours, ainsi qu'une fumée, A ce vent de l'orgueil qu'on nomme renommée?... Or, Agnès, ici-bas, qu'appelle-t-on bonheur? Serait-ce. par hasard, ce chimérique honneur De s'éveiller enfant sur les marches d'un trône, De fatiguer son front du poids d'une couronne, De voir les courtisans empressés à nos vœux, De ne parler jamais sans dire: « Je le veux ! » Non; n'est-ce pa<=, Agnès? Le bonheur, c'est la joie Où, mille fois le jour, ton doux regard me noie ; C'est mon front fatigué s'inclinant sous le tien; C'est ton souffle apaisé qui se confond au mien; C'est ce frisson ardent qui se glisse au cœur même ; C'est le son de ta voix quand elle dit : « Je t'aime ! »

AGNÈS

Tant que vous m'aimerez, vous penserez ainsi, Mon doux seigneur.

C'est moi qui suis à ta merci !...

Que ne puis-je avec toi, dans quelque coin du monde, Ensevelir mes jours dans une paix profonde !... Car, dans certains instants, j'ai peine à rassembler Mes esprits, et je sens ma raison se troubler... Ce n'est qu'en frissonnant que je pense à mon père!... Que me veulent-ils donc avec leurs cris de guerre? Pourquoi ne pas laisser mon épée au fourreau?... J'ai déjà bien assez du sang de Montereau !

AGNÈS

Monseigneur, sur mon sein reposez votre tête

LE ROI

Penses-tu pas qu'aux cieux s'amasse une tempête ?... L'horizon s'assombrit.

AGNÈS

Non.

LE ROI

L'air me semble lourd...

N'entends-tu pas au loin un bruissement sourd?...

Écoute.

(On entend le canon.)

AGNÈS

Monseigneur, laissez gronder l'orage:

Lorsqu 'ainsi je vous tiens, oh ! j'ai bien du courage; Car la foudre ne peut tomber sur l'un de nous Sans tuer l'autre aussi.

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