BÉRENGERE, LE COMTE DE SAVOISY
LE COMTE, étonné.
Bérengère!..,
BÉRENGÈRE
Déjà vous suis-je donc devenue étrangère A ce point aujourd'hui, que vous vous étonnez De me voir?... En ce cas, monseigneur, pardonnez; Mais j'avais cru... Peut-être ai-je eu tort...
(Le Comte fait un mouvement d'impatience.) Qu'il vous plaise De me dire s'il faut que je parle ou me taise...
LE COMTE
Parlez !
BÉRENGÈRE
J'avais donc cru, dis-je, qu'auparavant D'ensevelir mes jours dans un tombeau vivant, De permettre entre nous qu'à tout jamais se brise Un nœud béni par Dieu, consacré par l'Église, Je devais, quand jaillit sur moi ce déshonneur, Venir auprès de vous en disant : « Monseigneur, Qu'ai-je fait pour qu'usant ainsi de votre force, Vous vouliez me flétrir de ce honteux divorce ? Le juge à l'accusé dit du moins son forfait... Avant de me punir, mon juge, qu'ai-je fait ? »
Bérengère, celui dont la bouche parjure
Sur toi d'un seul soupçon ferait planer l'injure
À ses pieds aussitôt, de sa faute averti,
Verrait tomber mon gant avec un démenti...
Non, la femme la plus pure et la plus fidèle
Te pourrait, je le sais, prendre encor pour modèle:
Il n'est point un devoir à ton sexe imposé
Dont l'accomplissement ne te parût aisé;
Et le Seigneur au ciel, pour dire ses louanges,
Te garde à ses côtés place parmi les anges.
Mais un homme enchaîné par le rang que je tiens
Accepte des devoirs plus larges que les tiens ;
CHARLES VII CHEZ SES GRANDS TASSA Uî 295
Et, quoique ces devoirs soient souvent un supplice, Quand l'heure est arrivée, il faut qu'il les remplisse. 11 se débat longtemps pour garder son bonheur; Mais tout vient se briser contre le mot honneur. Or, l'honneur de la France et l'honneur de ma race Veulent tous deux qu'un jour un enfant me remplace, Afin que, de tous deux soutenant le renom, 11 combatte pour elle et transmette mon nom... Voilà tout, Bérengère.
BERENGERE.
Oui, je le sais ; mais, Charle.
Croyez-vous qu'en mon cœur le seul orgueil me parle? Oh ! non, non : plus que lui me parle mon amour, Aussi fort aujourd'hui qu'il fut le premier jour Où je répondis oui, quand votre voix si chère Me dit : « M'acceptes-tu pour époux, Bérengère?... » Oh ! vous l'avez bien dit, et c'est la vérité : De mille soins divers un homme tourmenté Conserve pour l'amour peu de place en son âme ; Et cela se conçoit. Mais la femme !... la femme, Qui ne peut ici-bas espérer de bonheur Que celui qui lui vient de son maître et seigneur; Qui de l'aimer toujours, à sa prière même, Fit jadis le serment, tient ce serment et l'aime... Quand il vient tout à coup lui donner l'ordre un jour, Parce qu'il n'aime plus, d'éteindre son amour, Elle est bien pardonnable, hélas ! la pauvre femme, De ne pouvoir souffler sur le feu de son àme Après l'avoir gardé dix ans comme un trésor!... Charles, pardonnez-moi de vous aimer encor !
LE COMTE
Oh! je voudrais avoir, dût sa vie être un crime,
Dût son écu porter la barre illégitime,
Un enfant, quel qu'il fût, de mon nom héritier,
Pour qu'avec moi ce nom ne meure pas entier,
Dussé-j»\ expiant seul sa naissance funeste,
De mes jours dans un cloître ensevelir le reste.
BÉRENGÈRE
Écoute : Dieu parfois veut éprouver nos cœurs ; Et, lorsque de l'épreuve ils sont sortis vainqueurs, Sa colère fait place à sa miséricorde.
Et ce qu'il refusa longtemps, il nous l'accorde. Attends encor avant de m'éloigner de toi ; Attends, et le Seigneur aura pitié de moi.
Au milieu des hasards d'une guerre mortelle, Attendre!... Et pour frapper la mort attendra-t-elle ?
BÉRENGÈRE
La mort?... Oh î monseigneur, je prierai tant pour vous,
Que l'ange des combats écartera les coups...
N'est-il pas quelque part un saint pèlerinage
Que je puisse voter?... Quel que soit le voyage,
Je le ferai, fût-il en des lieux inconnus,
A l'autre bout du monde.
LE COMTE
Enfant !
BÉRENGÈRE
J'irai pieds nus...
Que brille le soleil ou gronde la tempête, J'irai sans demander un abri pour ma tête ; J'irai pleurant, priant, un rosaire à la main, Et je ne dormirai qu'au revers du chemin.
LE COMTE
Rappelle, au nom du ciel, ta raison qui s'écarte.
BÉRENGÈRE
Dites-moi, monseigneur, voulez-vous que je parte?
LE COMTE
Impossible.
BÉRENGÈRE
Et pourquoi?...
J'ai dit.
BÉRENGÈRE
Cette action...
Vous n'y songez donc pas?... c'est ma damnation.., Car vous me renvoyez pour prendre une autre épouse, N'est-ce pas?... n'est-ce pas?... Eh bien, je suis jalouse! Oh ! que sera-ce donc lorsque jusqu'à l'autel, Quand je voudrai prier, viendra ce bruit mortel Qu'une autre est votre femme... Oh ! monseigneur, je tremble De mêler la prière et le blasphème ensemble,
Et, dans mon désespoir, d'appeler le courroux De Dieu sur moi, sur elle, et peut-être sur vous!
LE COMTE
Dieu donnera la force à celle qu'il afflige.
BÉRENGERE.
Le pouvoir de Dieu même, et fit-il un prodige, Sur l'avenir lui seul pourrait être exercé ; L'avenir est à lui, mais non pas le passé : Peut-il, quelle que soit sa puissance suprême, Faire que votre voix ne m'ait pas dit : « Je t'aime ! » Et que de cette voix l'accent encor vainqueur Ne soit en ce moment tout vivant en mon cœur?... Pour me faire oublier ce son, cette parole , Je sais bien, s'il le veut, qu'il peut me rendre folle, M'ôter le souvenir; mais il ne peut, je crois, Empêcher que ces mots n'aient été dits cent fois!... Rappelez-vous ces mots, Charles, je vous supplie !... Voyez: à vos genoux je pleure et m'humilie... Oh! ne détournez pas de moi votre regard! Oh! grâce, monseigneur!...
LE COMTE, la prenant dans ses bras.
Levez-vous... C'est trop tard.
BÉRENGÈRE
Pour chercher la pitié dans votre cœur de pierre,
J'ai d'abord à mon aide appelé la prière;
Bientôt vous avez vu l'excès de mes douleurs
Eclater en sanglots et se répandre en pleurs j •
Puis enfin je me suis, la tête échevelée,
Jetée à vos genoux, et je m'y suis roulée.
Que voulez-vous encor? Est-il quefque moyen?...
Parlez!... Mais parlez-donc, si vous êtes chrétien !...
On répond quelque chose à cette pauvre femme;
On ne la laisse pas avec la mort dans l'âme ;
On la console, on pleure avec elle; on lui dit
Un mot d'amour... un seul! Oh! soyez donc maudit!
LE COMTE sonne. Un Domestique paraît.
Le chapelain.
BÉRENGÈRE, entrant chez elle.
Adieu !... Vos mains creusent ma tombe, Monseigneur: priez Dieu pour que seule j'y tombe!