‹ Théatre [sic] complet de Alex. DumasChapitre 2 sur 175 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

Mon drame de iÇapolion a suscité, de la part de petites haines littéraires, tant de petites calomnies politiques, qu'une explication est nécessaire entre elles et moi. C'est un duel ; soit : le public en sera témoin

Ces calomnies ont porté sur trois points : sur ma vie, sur mes opinions politiques et sur mon drame.

11 est donc nécessaire que ma vie dans ses relations avec le pouvoir, mes opinions dans leur harmonie avec ma conscience, mon drame développé comme système littéraire, soient mis au jour.

Puis, quand on aura lu, il sera possible qu'on dise : u II se trompe j » mais on ne dira pas : « Il trompe. »

Solus, pauper et nudus.

Je suis fils du général républicain Alexandre Dumas, mort en 1806, à la suite de onze tentatives d'empoisonnemeni fuites u i

contre lui, dans les prisons de Naples, par le gouvernement de Naples.

Il mourut en disgrâce de l'empereur, pour n'avoir pas voulu adopter son système de colonisation de l'Egypte, — et il avait tort, — pour n'avoir pas consenti à signer, lors de son avènement au trône, les registres des communes, — et il avait raison.

Mon père était un de ces hommes de fer qui croient que l'âme, c'est la conscience, qui font juste ce qu'elle leur prescrit, et qui meurent pauvres.

Or, mon père mourut pauvre; on lui devait vingt-huit mille francs de solde arriérée, on ne les paya pas à sa veuve ; on devait à sa veuve une pension, on ne la lui donna pas. Le sang de mon père versé sous la République n'a donc été payé ni par l'Empire, ni par la Piestauration : à la Restauration et à l'Empire, merci ! car ils m'ont fait libre.

En 1823, la protection obstinée du général Foy m'obtint une place chez le duc d'Orléans : j'y entrai aux appointements de douze cents francs. Ces appointements ne s'élevèrent jamais au-dessus de dix-huit cents francs ; c'était assez, c'était beaucoup, puisqu'ils suffisaient à faire vivre ma mère et moi.

Puis vint Henri III, précédé et suivi d'absurdes questions littéraires. Son succès, contesté ou non, en m'ouvrant une autre carrière, me rendit mon indépendance engagée un instant. Je laissai s'acharner la critique, sans l'en remercier ni m'en plaindre ; mon but, qu'elle ne comprenait pas, était atteint : je respirai.

Comme je n'avais trouvé appui ni dans mes confrères, ni dans l'administration dont je faisais partie, lorsque j'eus fait représenter ce premier ouvrage, je le dédiai à Taylor, qui seul m'avait encouragé.

La soirée du 11 février 1829 avait fait une révolution dans mon existence. Je n'étais plus auprès de mes chefs un employé entêté et vaniteux; mon succès m'avait presque égalé à un sous-chef. Je reçus les compliments d'hommes qui, pendant trois mois qu'avaient duré mes répétitions, m'avaient poursuivi de tant de persécutions étroites, que le droit de sortir de

mon bureau ou d'y recevoir quelqu'un m'était interdit ; ils avaient conféré à un concierge et à un garçon de bureau le droit d'espionnage et de réprimande. J'écrivis au directeur que je conservais mon titre dans la maison du duc d'Orléans, parce que je le tenais du duc d'Orléans, et que je ne reconnaissais qu'à lui le droit de me l'ôter; mais je donnai la démission de mes appointements : elle fut acceptée. Trois mois après eut lieu la première représentation de l'ouvrage dont ils avaient tout fait pour empêcher la représentation. Le duc d'Orléans, qui ne savait rien de toutes ces petites tracasseries, y vint, à leur grand étonnement, avec société royale de princes et de grands-ducs ; il applaudit, ils applaudirent. Le lendemain, mes persécuteurs de la veille étaient merveilleux avoir: chacun d'eux avait prédit depuis longtemps que je serais un poëte dramatique. Si j'étais tombé, il est probable que la mémoire du général Foy et la bonté du duc d'Orléans ne m'auraient point sauvé d'une destitution

Et dès lors il y eut séparation entre nous ; car ils se souvenaient de tout, et je n'avais rien oublié.

Trois mois après, le duc d'Orléans me nomma bibliothécaire adjoint, aux appointements de douze cents francs : c'était six cents francs de moins que lorsque j'étais simple employé: j'abandonnai cette pension à ma mère, et je n'eus plus à m'occuper que de moi.

C'est à cette époque que je vis le plus le duc d'Orléans; je le trouvai constamment bon et affable : des influences lentes, mais continues, diminuèrent depuis à mon égard, non pas sa bonté, mais son affabilité : ce qu'on vient de lire expliquera ce changement.

Christine fut jouée avec succès le 30 mars 1830. Le duc d'Orléans en accepta la dédicace, et demanda pour moi à Charles X la croix de la Légion d'honneur (1); elle lui fut refusée. C'était tout simple : j'avais fait Henri III.

(I) « Palais-Royal, ce 9 avril 1830.

» rapprends, monsieur, que vous avez l'intention de soumettre au roi la proposition d'accorder à M. Alex. Dumas la croix de la Légion

Ce second succès m'attira de nouvelles félicitations, à peu près dans la même proportion qu'il aigrissait les vieilles haines. Comment s'habituer à traiter d'égal à égal un homme auquel on avait eu un instant le droit de donner des ordres avec toute l'impertinente supériorité bureaucratique (1) !

A dater de cette époque, la marche du gouvernement, ea commençant à exciter des craintes sérieuses, détourna de la littérature l'attention du public, pour la porter sur la politique. Chacun s'occupa plus de son fusil que de sa plume : c'était raison; car vinrent les ordonnances, les gendarmes, les drapeaux noirs, la garde royale, les massacres, les pavés, et la victoire. Un grand peuple jeta un grand cri; il se croyait libre.

Le duc d'Orléans était lieutenant général; je le revis à mon retour d'une mission dont m'avait chargé le général la Fayette : il y avait dix à parier contre un que je serais fusillé dans cette mission. J'avais réussi et je n'avais pas été fusillé, heu-

d'hoaneur, à l'époque de l'année où Sa Majesté est dans l'usage de faire une promotion dans l'ordre. Les succès dramatiques de M. Dumas me semblent, en effet, de nature à mériter cette faveur, et je serai d'autant plus aise qu'il l'obtienne, qu'il a été attaché pendant près de six ans à l'administration de mes forêts, et qu'il a été, pendant ce temps , le soutien de sa famille de la manière la plus honorable. Il me dit qu'il est au moment de faire un voyage dans le nord de l'Europe, et qu'il attacherait un grand prix à ce que sa nomination pût avoir lieu avant son départ. Je ne sais si le 12 avril ne serait pas une occasion où vous pourriez en soumettre la proposition au roi; mais j'ai voulu vous en suggérer l'idée, en vous témoignant l'intérêt que je porte à M. Dumas; et je profite avec grand plaisir, monsieur, de cette occasion de vous offrir l'assurance de mes sentiments pour vous.

» Votre affectionné

» Louis-Philippe d'Orléans. »

On conçoit qu'après de pareilles marques d'intérêt et de protection, il ne fallut pas moins qu'une conscience politique, trop méticuleuse peut-être, pour me décider à donner ma démission.

(1) J'excepte de cette attaque deux ou trois personnes; du reste, je n ai pas besoin de prononcer leur nom ; celles que j'excepte et celles que j'attaque se reconnaîtront facilement. Mais ni les unes ni les autres, j'en suis sûr, ne me démentront.

reusement; car, certes, je le regretterais de grand cœur, en voyant d'en haut ce à quoi mon sang aurait servi.

Le lieutenant général, si populaire envers tout le monde, fut froid envers moi. C'était tout simple : autour de lui était;:1: des figures si bizarrement serviles, la mienne était si gauche et si déplacée au milieu d'elles, que ma joie, comparée à la leur, avait presque l'air d'une protestation. Je traversai, à grand'peine et a sueur de front, salons, galeries, antichambres; encombrement partout: c'était presque .comme au:: Tuileries, le lendemain du 20 mars et du 12 avril; c'étaient du moins les mêmes figures. Oh ! certes, après une révolution, on doit haïr les hommes; mais, après deux révolutions, on ne peut plus que les mépriser.

Et, sous ce rapport, comme je leur accordais tout ce qu'ils avaient droit de réclamer, je les laissai à Paris, et je partis pour la Vendée.

Il me paraissait curieux d'étudier dans ce moment ce pay de révolution vivace. C'était le cœur du parti royaliste ; je vou lais en calculer les battements.

J'y entrai le premier avec l'uniforme de garde national ; je le parcourus le premier avec la cocarde tricolore. Des cris de « Vive Charles X ! » m'accueillaient presque partout. Ce pays-là du moins, qu'il ait tort ou raison, est un pays loyal et qui ne change pas.

J'y restai six semaines; puis je revins à Paris, que j'avais laissé resplendissant d'armes et de liberté. Bien des améliorations s'étaient faites: les pavés avaient repris leur place, M. Guizot la sienne ; et, à l'exception du drapeau tricolore, (ï de l'attente craintive que les souverains ne voulussent point reconnaître Louis-Philippe, c'était comme si nulle révolution n'avait passé par les rues.

Ceux que j'avais laissés tout près du roi avaient de nouveaux titres et des appointemens doubles. Quant à moi, la commission populaire m'avait voté à l'unanimité la croix nationale : chacun de nous avait ce qu'il voulait avoir.

C'est alors que plusieurs directeurs vinrent me faire des offres pou? un drame de Napoléon ; ils me rappelèrent qu'il y

6 THEATRE COMPLET û'ALEX. DUMAS

avait autre chose au monde que la politique ; quant à moi, j'avais totalement oublié la littérature.

Je leur répondis que, quoique je ne tinsse à la maison du roi que par des liens que la différence d'opinions rendait chaque jour plus faibles, il me paraissait inconvenant de traiter ce sujet sans une haute autorisation. Je promis de la demander. Je croyais que, moi surtout, je pouvais facilement approcher du roi.

Je me trompais. Je sollicitai audience par écrit, je fis antichambre. On me demanda, comme à un étranger, ce que je voulais; et, moi, je ne pouvais dire ce que je voulais qu'au roi; car le roi seul pouvait me dire, — et ses paroles devaient mourir entre nous deux: « Je veux, » ou « Je ne veux pas. »

Je le répète, je tentai tout. Six théâtres firent passer leur Napoléon, et, moi, j'attendais toujours. Chaque représentation nouvelle d'un Napoléon nouveau ôtait une chance de succès au mien. Je me décidai enfin. J'écrivis le titre de mon ouvrage le 25 octobre, et le mot fin neuf jours après. La pièce fut mise en répétition et jouée : on cria, dans la maison du roi, à l'ingratitude.

Et cependant ceux qui crièrent cela avaient tout demandé et tout obtenu pour eux; et, moi, je n'avais rien demandé ni rien obtenu.

Ah ! si, je me trompe: j'avais demandé la grâce d'un malheureux condamné aux galères à perpétuité, et le roi me l'avais accordée. Ce fut une heure bienheureuse pour toute une famille et pour moi.

Nous en sommes à ces temps de trouble où chacun doit porter écrit enr son front ce qu'd pense de la chose publique .

ClCÉRON.

Mes opinions politiques se trouvant consignées d'une manière précise dans la démission que j'ai donnée au roi, je la mettrai sous les yeux du lecteur.

Et je fais cela, parce que, si je professe jamais d'autres prin-

NAPOLEON BONAPARTE i

cipesjje veux que chacun puisse me souffleter avec cette préface.

< 11 février 1S31.

» Sire,

» J'ai eu l'honneur de demander, il y a trois semaines, une nouvelle audience à Votre Majesté: j'avais l'intention de lui offrir de vive voix ma démission; car je voulais lui expliquer comment, en faisant cela, je n'étais ni un ingrat ni un capricieux.

» Sire, il y a longtemps que j'ai écrit et imprimé que3 chez moi, l'homme littéraire n'était que la préface de l'homme politique.

» L'âge auquel je pourrai faire partie d'une Chambre régénérée se rapproche pour moi.

J'ai la presque certitude, le jour où j'aurai trente ans, d'être nommé député; j'en ai vingt huit, sire.

» Malheureusement, le peuple, qui voit d'en bas et de loin, ne distingue pas les intentions du roi des actes des ministres.

» Or, les actes des ministres sont arbitraires et liberticides. Parmi ces hommes qui vivent de Votre Majesté, et qui lui disent tous les jours qu'ils l'admirent et qu'il l'aiment, il n'en est peut-être pas in qui vous aime plus que je ne le fais ; seulement, il le disent et ne le pensent pas, et, moi, je ne le dis pas et je le pense.

»Mais, sire, le dévouement aux principes passe avant le dévouement aux hommes. Le dévouement aux principes fait les la Fayette; le dévouement aux hommes fait les Rovigo(l).

» Je supplie donc Votre Majesté d'accepter ma démission.

d J'ai l'honneur d'être avec respect,

» De Votre Majesté, etc.

» Alex Dumas. »

(1) Nous sommes obligé d'avouer que, dans notre opinion, le parallèle entre la Fayette et le duc de Rovigo est au désavantage de ce dernier; mais combien, en le comparant aux autres hommes de l'Empire, il est au-dessus d'eux! L'amour de la Fayette pour la liberté est sublime; le dévouement du duc de Rovigo pour Napoléon est respectable; car tout dévouement est une belle et surtout rare chose par le temps qui court.

8 THÉATJT.E C03IPLET D'ALEX. DUMAS

Amusez moi.

Shakspeare.

Je n'admets pas, en littérature, de système ; je ne suis pas d'école; je n'arbore pas de bannière. Amuser et intéresser, voilà les seules règles, je ne veux pas dire que je suive, mais que j'admette.

La création tout entière appartient au poëte: rois et citoyens sont égaux pour lui, et, dans sa main, comme dans celle de Dieu, pèsent juste le même poids. Il soulève le linceul des morts, il »rrache le masque des vivants, il fustige le ridicule, il stigmatise le crime : sa plume est tantôt un fouet, tantôt un fer rouge. Malheur donc à ceux qui méritent qu'il les fouette ! honte et malheur à ceux qui méritent qu'il les marque !

D'ailleurs, dès qu'il signe son œuvre, il en répond ; j'ai signé la mienne.

Mais, de même que j'accepterai quelques responsabilités, j'en écarterai d'autres.

Des journaux ont dit que j'avais voulu jeter du ridicule sur Louis XVIII : ils se sont trompés.

Louis XVIII est, au génie près, un roi de l'école de Louis XI, et Louis XI est peut-être un mauvais prince, mais c'est un des plus grands rois de France. S'il fait tomber par-ci par-là quelques têtes de nobles ou de prêtres, c'est toujours pour le plus grand bien du peuple ; car en lui tout est peuple, tête et cœur, mœurs et costumes. Richelieu a continué la grande œuvre démocratique commencée par lui; Robespierre l'a achevée.

Le parallèle entre ces trois hommes ne serait peut-être pas aussi paradoxal qu'on le croirait au premier abord. L'histoire des peuples attend bien des réhabilitations qui feraient grincer les dents à MM. Mézeray, Vély et Anquetil, historiographes du roi. Le temps les amènera, et, Dieu aidant, nous les activerons.

Or, je le répète, mon intention n'a jamais été de faire rire aux dépens de notre petit Louis XI. La phrase qui précède

son passage dans la pièce me paraît expliquer clairement mon intention; mais il y a des gens pour qui il n'y a de clair qu'un démenti.

J'ai voulu retracer purement et simplement un fait historique. Louis XVIII a quitté le château des Tuileries le 19 mars, je crois. Sa sortie fut solennelle et attendrissante; mais il la gâta par on mot. Arrivé à la porte, il se retourna vers M. varay : « Je crois que j'ai fait de l'effet, » dit-il.

Ainsi en lui tout était calculé, même sa fuite. Un journal a dit que j'avais voulu, par mon ministre delà guerre, désigner le maréchal Soult, et il s'appuie, pour cette accusation, sur la présence de ce maréchal au ministère lors de la renliée de Napoléon.

Mou maréchal n'a pas do nom. C'est une allégorie vivante de la Restauration; c'est le principe aristocratique incarné; c'est tout ce que l'on voudra, enfin, excepté le maréchal Soul% second homme de guerre sous Bonaparte, premier mini sous Louis-Philippe.

Le maréchal Soult est, avec Dupont (de l'Eure), le seul qui ait compris le mandat qui lui était confié ; il est le seul qui ait marché sur la même ligne que la révolution de 1S30. portant le front à la même hauteur qu'elle.

Aucun motif ne me détermine à dire ce que je dis. Je n'ai jamais vu le maréchal, je ne le verrai peut-être jamais, et je n'ai rien à lui demander.

Quant à la chambre des pairs et à la chambre des députés, quoi qu'en ait dit le Constitutionnel, je n'ai fait que transcrire un décret du mois d'avril, signé « Napoléon. » Si ce que je répète, d'après lui, des Chambres de 1815 peut s'appliquer aux Chambres de 1830, tant pis pour elles ; car ce n'est pas près d'elles que je prendrai la peine de me justifier.

Voilà tout ce que j'avais à dire.

Alex. Dumas.

DISTRIBUTION NAPOLÉON. . = -.- MM. Frédérics Lei!aîtR2.

Un Espion

LORRAIN

JUNOT

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