SCÈNE III Les Mêmes, LORRAIN
LORRAIN, lui faisant passer une oie sous le nez. Qu'est-ce que tu dis de ça, le vieux ?
PREMIER SOLDAT
Je dis que, si c'était dans notre bouillie, ça lui donnerait une fameuse couleur.
LORRAIN, mettant l'oie dans la marmite.
Eh bien, gare les éclaboussures ! et une place au feu, place de soldat; rien que ça, parce qu'on ne sait pas lire. La largeur de la main entre les deux genoux. — Voila.
PREMIER SOLDAT
Ah çà ! mais d'où viens-tu, toi ? Tu n'es pas de l'escouade.
LORRAIN
J'arrive de l'Andalousie; et je vous en souhaite, des Andalouses... (n envoie un baiser. ) Je ne vous dis que ça. — Quant aux hommes, en Espagne, voyez-vous, c'est des drôles de particuliers : des manteaux qui marchent et une épée qui relève; — voilà tout.
PREMIER SOLDAT
Et qu'est-ce que ça mange ? Ça mange-t-il ?
LORRAIN
Ça mange de l'ail au chocolat... ou du chocolat à l'ail, je ne sais pas au juste. Ça se dit noble comme la cuisse à Abraham ; ça n'a pas le sou dans sa poche ; c'est sec comme de l'amadou, noir comme une taupe, et ça fume comme un tulliau de poêle ; — voilà l'Espagnol.
PREMIER SOLDAT
C'est un joli peuple tout de même.
LORRAIN
Et le peuple russien, qu'est-ce que ça est? car il faut faire connaissance avec ses nouveaux amis...
PREMIER SOLDAT
Mais la cavalerie, ce qu'on appelle vulgairement Cosaques, c'est des chevaux avec des cordes, des lances avec des cious et des figures avec des barbes. Quant à ce que ça mange, on ne peut pas le dire, attendu que, comme on ne trouve rien dans le pays, y n'y a pas d'échantillon...
LORRAIN
Et le pays par lui-même est-il agricole ?
PREMIER SOLDAT
Agréable ?
LORRAIN
Oui, agréable ou agricole, comme tu voudras...
PREMIER SOLDAT
Du tout! Par exemple, du brouillard à couper au couteau!
LORRAIN
Du brouillard, voilà une grande affaire ! J'ai été dans des peillys où les cavaliers ne se servent pas d'autre chose pour cirer leurs bottes. C'est à cause du pôle.
premier SOLDAT, a son voisin.
Qu'est-ce qu'y dit, hein ?
LORRAIN
TROISIÈME SOLDAT
DEUXIÈME SOLDAT
Je ne sais pas. Il dit le pôle.
LORRAIN
Pour en revenir aux Espagnols...
TROISIÈME SOLDAT
Ah' bah! tes Espagnols! Un joli peuple! Pas ^ai du tout.
LORRAIN'
Pas gai? Il chante toute la journée.
TROISIÈME SOLDAT
Quoi?
Les vêpres.
Merci.
LORRAIN
Tenez, moi, je vas vous donner une idée du chant national. C'est l'histoire d'un vieux chrétien, brave homme, ma parole d'honneur!... Écoutez, et le refrain en chœur! (Au Tambour.) Voyons, donne ton la, toi ! ( il tire des castagnettes. ) Et toi aussi, fifmardo ! — En avant ! marche !