SCÈNE PREMIÈRE
NAPOLÉON, LORRAIN, montant la garde.
NAPOLÉON
Eh bien, mon vieux grognard, tu ne dis rien ?
LORRAIN
On ne parle pas sous les armes.
Ah ! ah ! tu es sévère sur la consigne.. \
LORRAIN
Il y a quelque part vingt-deux ans, c'était à Toulon, que le duc... je ne me rappelle pas son nom de duc... Junot enfin, me fit faire deux jours de garde du camp pour avoir chanté :
Ah! le triste état...
Vous n'étiez alors que commandant d'artillerie et moi simple conscrit; nous avons fait notre chemin depuis ce temps...
NAPOLÉON
Eh bien, je te relève de ta consigne. T'ennuies- tu ici? Voyons.
LORRAIN
Fastidieusement !
NAPOLÉON
Veux-tu retourner en France ?
LORRAIN
Avec vous ?
NAPOLÉON
Avec moi, tu sais bien que c'est impossible, Sans mo ?
lorrain, Sans vous, non.
NAPOLÉON
Et crois-tu que tes camarades pensent comme toi?
LORRAIN
Tous.
NAPOLÉON
Tu as pourtant des parents en France ?...
LORRAIN
Un enfant n'a pas de plus proche parent que son père... et, cré coquin ! vous êtes notre père, à nous, ou je ne m'y connais pas. Je crois bien aussi que j'ai quelque part une vieille mère;... y a à peu près quatorze ans que je n'ai reçu de ses nouvelles... J'étais en Italie... Beau pays, mille dieux! pas trop chaud, pas trop froid; et des victoires pour se rafraîchir!... La v'ià sa lettre : je me la suis fait lire vingt fois, vu que je ne sais pas lire moi-même... Tant y a que, depuis Marengo, je n'ai plus entendu parler de la vieille. Elle m'aura peu i-étre bien écrit poste restante à Vienne ou à Moscou; mais nous passions toujours si vite, qu'on n'avait pas le temps d'aller au bureau... Je ne sais plus où elle a établi son bivac maintenant; mais, pourvu que le bon Dieu lui envoie tous les jours sa ration de pain et un peu de cendre chaude dans sa chaufferette, elle ira, elle ira la bonne femme... Ah! ne parlons plus de ça! ne parlons plus de ça!
NAPOLÉON
Nous avons une grande revue sur le port aujourd'hui.
LORRAIN
Oui, oui; ça fai toujours plaisir. Ah! j'avoue que nous avions besoin que le goût vous en reprit. Sire, je n'étais pas content de vous, moi !
NAPOLÉON
Bah!
LORRAIN
Ah! bon, que je disais, le v'ià encore dans son jardin, qui bêche et qui greffe ! Cré coquin ! peut-on oublier comme ça ce qu'on se doit à soi-même... Quand on a été quelque chose
enfin!...
NAPOLÉON
Ah ! tu disais cela !... (Se retournant.) Qu'est-ce que c'est donc que cette barque? Peut-être vient-elle de France?
LORRAIN
Oui, quelque contrebandier de Livourne, quelque pêcheur
de la Spezzia ; mais de la France?... (n fredonne Ta t'en voir s'ilt viennent, Jean, etc. — S*interrompant.) Qui vive?
NAPOLÉON
Attends, attends ; c'est un ami, je crois.