CÉCILE, HORTENSE
CÉCILE , les regardant sortir. Folles fu'elles sont!.. Peut-on ainsi s'enorgueillir des avantages dus au hasard de la naissance! Hortense, mon cœur ne me trompa pas, quand il me dit, la première fois que je te vis, que ce n'était pas parmi ces jeunes filles vaines et moqueuses que je trouverais l'amie que je cherchais.
hortense. Quelle douce sensation tu fis éprouver à mon ame, le jour où tu laissas tes orgueilleuses compagnes pour te rapprocher de moi ! Alors je fuyais les pen-
sionnaires de cette communauté, parce que leurs manières dédaigneuses m'intimidaient ou blessaient ma fierté ; je ne me sentais soutenue ni considérée par per sonne ; sans parens, sans amis, j'étais isolée parmi ce peuple d'enfans , qui tous parlaient de leur famille et de leur fortune. Je n'avais pas connu d'autre demeure que ce couvent, où je vivais depuis ma tendre enfance, le mystère avait présidé à ma naissance, le malheur menaçait toute ma vie; mais je te vis, Cécile! ta physionomie pleine de franchise, de douceur et de vivacité me plut au premier abord, et la jeune fille qu'on nommait la sauvage s'apprivoisa aussitôt qu'elle trouva un cœur qui put comprendre le sien.
CÉCILE. Sans toi, je serais morte d'ennui dans cette maison.
houtexse. Sans les secours et les consolations de ton amitié compatissante, la pauvre orpheline aurait versé bien des pleurs sur sa naissance et sur sa vie à venir.
CÉCILE. Mais elle oubliera tout ce qui a pu, jusqu'à ce jour, faire contraster son existence avec la douceur de la mienne. Il faut que nos jours coulent égaux en félicité... il faut que les mêmes rêves de bonheur nous bercent, et que les mêmes réalités s'accomplissent pour nous deux; je le veux.
hortense. Si les circonstances obéissaient à ton cœur, Hortense n'aurait rien à envier du sort.
CÉCILE. Mais il faut leur commander aux circonstances, il faut être plus fortes qu'elles. Tiens , voilà nos plans : l'existence la plus brillante, ou du moins la plus heureuse, m'attend à ma sortie de pension ; mon père, qui a déjà appris à te connaître dans mes lettres, me laisse maîtresse absolue de mes désirs, eh bien! je disposerai delà moitié de ses bienfaits en ta faveur... Jamais nous ne nous séparerons.
hortense. Et la distance du rang, ma bonne Cécile, ne viendra-t-elle pas à chaque moment mettre un obstacle à tes projets?.. Une jeune fille sans nom, d'une naissance peut-être coupable, paraître à la cour!
CÉCILE. Eh bien! nous n'irons pas à la cour... aussi bien, avant peu, mon père n'y paraîtra-t-il peut-être plus.
hortense. Que dis-tu?., une disgrâce menacerait-elle le plus généreux des hommes , et le plus brave des défeuseurs de la patrie?
Cécile. Ne t'affecte pas plus que, mon
L« MAGASIN THÉÂTRAL
père ne s'est ému de la baisse de son crédit. Le comte de Clainville a la franchise d'un vieux militaire , et l'élévation d'esprit d'un homme instruit des besoins de son pays. Chaque jour il lui arrivait de porter aux pieds du trône les cris de mécontentement du peuple, il s'était fait l'avocat des classes soufflantes, il pensait que c'était une manière de faire sa cour que d'offrir au monarque l'occasion de récompenser la vertu ou de réparer l'injustice.
HOUTENSE. Sa franchise aura déplu à ceux qui ont intérêt à ce que la vérité ne franchisse pas les portes du palais.
Cécile. Précisément ; et mon père s'est retiré dans ses terres, attendant philosophiquement l'occasion de parler encore en faveur du peuple, à qui l'on doit bien au moins quelques droits en échange de la soumission que les grands lui demandent, et de l'argent qu'on est toujours prêt à lui faire verser... Vois-tu, Hortense, nous deviendrons campagnardes, nous habiterons avec les paysans qui entourent notre demeure... nous entendrons les chansons de joie du peuple, elles sont plus franches et plus gaies que les formules d'amitié de la cour. Dans un an, nous réaliserons ce plan d'association... En attendant, je vais profiter de quelques instans que durera encore la récréation, pour terminer la lettre que j'ai commencée hier pour mon père.
Il y a douze jours qu'il m'a écrit... oh! que les militaires sont paresseux!
hortense. Et moi, je vais terminer quelques lignes que j'ai encore à écrire.
Cécile. Je devine , tu t'es probablement chargée du devoir d'une paresseuse... c'est ton habitude... tues vraiment l'éditeur responsable de toutes les punitions du couvent.
hortense. Cette pauvre Laure ! c'est lui faire tant de plaisir, et cela m'est si facile !
CÉCILE, lui prenant la main. Bonne Hortense, qui ne t'aimerait pas?
Elles sortent.