SCÈNE XI
HORTENSE, LENOIR
LENOIR, entrant. Je vous inspire de l'effroi!
hortense. J'étais préoccupée de l'événement annoncé par la cloche du hameau.
lenoir. Ce n'est rien. 11 s'agissait de donner une forte leçon aux propriétaires du domaine de la Guérinière. L'hypocrisie politique n'est pas de longue durée, il faut en faire justice; et voilà pourquoi, dans deux heures, il ne restera que des cendres de ce repaire féodal, à la conservation duquel vous vous intéressez peut-être.
DORTENSE. Ils ont incendié. . .
LENOIR, paisiblement. Précisément. Eh bien! c'est peut-être encore une leçon perdue; cela n'empêche pas que, près d'un domaine que la justice du peuple frappe ou brûle, s'élève un manoir où la trahison médite de nouveaux forfaits, et dans les familles qui entretiennent des intelligences avec les ennemis du pays, vous entendez des voix novices qui vous parlent de vertus et de nobles sentimens.
Ii rit.
HORTENSE. Ce langage a un sens mystérieux que votre physionomie satisfaite pourrait seule me faire comprendre, si j'osais...
LENOIR. Oh! jeune 611e, demande-moi sans préambule le mot de l'énigme, et j'achèverai avec franchise mon récit, je te dirai : La famille Clainville a jusqu'à présent abusé la nation par de faux dehors de patriotisme.
HORTENSE. Monsieur!
lenoir. La famille qui donne l'hospitalité aux jeunes filles , et affiche ainsi de hautes qualités factices, est un antre de trahison où viennent aboutir les correspondances qui, si elles n'étaient détournées, feraient couler le sang des patriotes.
hortense. Les preuves de cette affreuse inculpation?
LENOIR. Point de colère, les voici.
Il lui montre une lettre.
hortense, à part. Une lettre du frère de Cécile.. . Ciel !
lenoir. Elle est à l'adresse de Mlle de Clainville, un messager discret la portait ; mais, plus vigilant que le crime, mon œil la guettait au passage. Voulez-vous en connaître le contenu ?
Il lit.
« Ma Cécile,
» J'ai obéi à ma conscience ; las de pro- » diguer mon sang pour une ingrate pa- » trie, j'ai quitté l'armée française, et. j'ai » cherché un refuge dans le camp des émi-
» j;rés. Imite mon exemple, ma chère » soeur, abandonne au plus vite une terre » abreuvée du sang le plus noble et le » plus pur ; viens me rejoindre à Coblentz. » Tu m'aimes, tu suivras mon conseil, et » bientôt je te presserai sur mon cœur. »
Eh bien! est-ce clair?
hortense. Cette lettre du frère de Cécile, quelque coupable qu'elle soit, peuton en faire un crime à celle à qui elle était adressée?
lenoir. Non; ce serait injuste si M1,e de Clainville, sans doute déjà instruite de la trahison de son frère, n'avait pas pris la résolution de le suivre.
hortense. Qui vous donne le droit de l'accuser de cette pensée ?
lenoir. Les préparatifs de départ qu'elle avait ordonnés...
iiortcnse. C'était pour rejoindre son père, et non pour émigrer avec son frère.
i. Dont. Pourquoi donc le mystère que l'on a mis, si l'intention était innocente?... Mais non, tout me le prouve, Mlle de Clainville est coupable.
iiokten.se. Vous ne le pensez pas...
lenoir. Et maintenant, de deux choses l'une : ou celte lettre restera dans mes mains, ou bien elle sera remise aux vôtres. Comprenez bien, Hortense! l'exemple du château de la Guérinière peut vous dire le sort réservé au domaine de Clainville... Vous pouvez d'un mot sauver votre bienfaiteur, votre amie; il ne faut pour cela que revenir sur une décision prise à l'égard d'un magistrat public qui a daigné vous adresser ses vœux. Il est prêt à oublier vos emportemens, votre injustice. Que répondez- vous?
hortense, à part. Quelle affreuse position!
LENOIR. Il vous faut de la réflexion? Je vais aider à vos pensées. Si la lettre parvient au comité de salut public ; avant même, si le mystère est connu de la population, la proscription pèse sur une famille qui ne peut plus vous servir d'appui. Vous errez sans asile, sans protecteur. C'est une vengeance qui accomplit son œuvre jusqu'à la fin... et...
HORTENSE, pleurant. Et c'est ainsi que vous cherchez à séduire un cœur?
lenoir. Je souffrais peut-être aussi, moi, quand vous me traitiez tantôt si dédaigneusement... Nous avons changé de rôle.
Il s'approche d'Hortense.
HORTENSE, pleurant. Malheureuse!
lexoir. Venez, venez, confiez-vous à mon amour, à ma protection.
H veut l'entraîner, quand Charles paraît.
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