LENOIR , HORTENSE
HORTENSE. Citoyen , que me veut-on?
llnoir. Approchez.
HORTENSE, poussant un cri. Ciel ! c'est lui!
lenoir. Oui, c'est l'homme que tu as abreuvé de mépris, et qui tient à présent entre ses mains le sort de ton amie.
HORTT.xsE. Ah! monsieur, pitié, pitié pour elle, ou j'expire à vos pieds!
lenoir. Relève-toi! cette position humiliante ne convient pas à ta dédaigneuse fierté. Hortense, je te le disais bien , l'instant n'est point éloigné où les protecteurs eux-mêmes auront besoin de protection ; tu n'as pas tenu compte de mes paroles... eh bien ! Cécile va porter sa tête sur l'échafaud, et toi, sa tendre amie, tu pourras dire : Voilà mon ouvrage! c'est moi qui mi ai donné le coup mortel, eu repoussant avec mépris le seul homme au monde <|ui pouvait la piotéger.
hortlnse. O ciel ! moi ! je causerais la mort de ma Cécile ! Oh ! non , non , mou-
LE MAGASBIf THEATRAL.
sieur, vous ne pouvez me faire si malheureuse... tant, de cruauté...
LENOIR. N'est-ce pas toi qui m'en as donné l'exemple ? t'cs-tu inquiétée des tourmens de mon arac quand tu as rejeté avec un dédain cruel l'expression passionnée de mon amour? Ton Charles, cet amant que tu adores, ne m'a-t-il pas injurié, menacé en ta présence? Il faut du sang pour laver tant d'affronts.
hortense. Eh bien ! prenez le mien ; mais, au nom du ciel, épargnez la fille de mon bienfaiteur.
LENOIR. Non, non, tu ne souffrirais pas assez... c'est Cécile qui mourra; le coup te sera bien plus déchirant en passant par le cœur de ton amie.
hortense. Ah! malheureuse! malheureuse! Mais n'est-il donc aucun moyen d'apaiser votre fureur?
LENOIR. Un moyen , dis-tu ?
hortense. Que puis-je faire? parlez ; pour arracher Cécile à la mort , aucun sacrifice...
LENOIR. Même celui de ton amour pour ce Charles...
hortense L'exigez-vous ? ( A part. ) O Charles, je connais ton aine, toi-même tu me le commanderais. (Haut.) Eh bien! je vous jure...
LENOIR. Un serment de femme! non, Jion, il me faut une autre preuve que tu ne seras jamais à ton amant.
hortense. Cette preuve, commentpuisje vous la donner ?
lenoir. En te donnant à moi.
hortense. Consentir ! jamais !
LENOIR. Jamais , dis-tu ?
HORTENSE. Homme impitoyable, n'estce donc pas assez du sacrifice que je vous fais en vous jurant à la face du ciel de n'appartenir jamais à un autre?
LENOIR. Non ; il faut que tu m'appartiennes, il faut que je puisse à mon tour insulter à l'amour de ton Charles , comme hier il insultait au mien.
hortense. Cécile, pardonne-moi; mais un pareildévouement est au-dessus de mon courage.
LENOIR. Eh bien, mes ordres sont donnés, dans un moment la force armée sera ici, et elle fera son devoir.
HORTENSE. Grâce! grâce!
LENOIR. Finissons .. L'on vient, je crois. nORTENSE. Attendez, attendez... Mais, vous-même , si la voix de l'amitié remportait dans mon ame sur celle de la vertu, quelle garantie me donneriez-vous de la liberté et de la vie de Cécile?
LENOIR. Tout ce que tu pourrais désirer.
HORTENSE. Ecoutez : il estun moyen qui peut nous satisfaire tous les deux ; vous , en rendant mon évasion de vos mains impossible, moi , en assurant celle de Cécile.
LENOIR. Parle.
nORTENSE. Voici le passe-port de Cécile, vous allez le viser pour une terre étrangère ; sous le nom d'Hortense, elle pourra s'éloigner.
LENOIR. Et toi ?
nORTENSE.Et moi, je prends ici sa place et son nom ; je deviens Cécile Clainville. De cette manière , votre proie reste entre vos mains; ma vie est à vous , et il ne me reste à choisir qu'entre votre amour et l'echafaud.
LENOIR. Une pareille substitution....
hortense. Que craignez-vous? personne ne nous connaît... la ruse ne peut donc
être découverte... J'entends du bruit
vite , signez-moi le passe-port de Cécile.
LENOIR. Allons , j'y consens.
Il écrit le passe-port.
HORTENSE. On vient, ce sont eux... donnez , monsieur.
LENOIR, pliant le passe-port qu'il a signe. Un moment, vous avez encore une formalité à remplir.