SCÈNE III
Les Mêmes, FRÉDÉRIC, enveloppé d'un
manteau.
FRÉDÉRIC, au guichetier.
Laissez-moi seul avec le condamné "Wolf.
LE GUICHETIER
Comment?.. Monseigneur veut...
FRÉDÉRIC
e@5 Oui... sortez. (Le guichetier sort.)
FRÉDÉRIC, WOLF, la Sentinelle.
fkêdÉRJC, se montrant à Wolf.
C'est moi, Wolf!
WOLF, après avoir regardé si quelqu'un peut entendre , s'approche de Frédéric avec attendrissement.
Te voilà!., te voilà! oh! mon Dieu! c'est
lui, tenez! il n'a pas oublié son pauvre Wolf...
Tiens... personne ne nous voit... laisse-moi
l'embrasser, veux-tu?
FRÉDÉRIC , avec répugnance.
Non ! prends garde... il y a du monde ici...
on peut nous voir... écoute-moi.
WOLF, amèrement.
Ah! c'est vrai!., que penserait-on d'un juge
qui se laisserait embrasser par un condamné à
mort! (Il se cache la figure. ) N'oublie pas ton
rôle, Wolf, regarde comme Oscar sait le sien.
FRÉDÉRIC
Pas ce nom !.. pas ce nom maudit !.. les murs nous entendent, tu ne sais pas cela, toi... écoule, Wolf, écoute-moi tranquillement, ne pleure pas, sois homme... ce que j'ai à te dire est grave.
WOLF
Est-ce que je peux être tranquille moi ? est-ce que je peux ne pas pleurer?.. Juge, je ne suis pas de fer et de plomb comme toi!..
Du calme, Wolf, je t'en conjure... ces soldats nous regardent , te dis-je !
WOLF
Eh non l.. ils sont passés... il n'y a personne.
FRÉDÉRIC
Voyons, alors!
(Il ouvre ses bras à "Wolf, qui s'y jette en sanglottant. ) WOLF, s'essuyant les yeux.
A la bonne heure ! à présent, je peux parler... je peux t'écouter ! j'avais cela sur le cœur... j'étouffais! ce n'est pas ma faute... Eh bien!., qu'est-ce que tu as à me dire ?..
FRÉDÉRIC
Je viens te sauver.
WOLF
Me sauver! bravo! c'est parfait! c'est fameux! me sauver!.. Ah ça, je sentais donc l'avenir, ce matin , je me suis éveillé en riant et en chantant : ah! tu viens me sauver !..
FRÉDÉRIC
Mais , tais-toi donc !.. faut-il crier cela à tuetête!
WOl.F.
Allons! allons! ne te fâche pas! me voilà muet.
FRÉDÉRIC , à voix basse.
Tu m'as sauvé l'honneur et peut-être la vie , Wolf...
C'est bon... c'est bon ! ne parlons pas de tout cela.
FRÉDÉRIC
Laisse-moi continuer... Le condamné a sauvé le juge, à présent le juge va sauver le condamné, et tous deux seront quittes , et tous deux ne doivent plus se revoir... (il tire plusieurs objets de sa poche.) Voici une lime pour briser les bar-
■^reauxde ton cachot, Wolf; une échelle de soie pour descendre dans le fossé; voici un crochet pour ouvrir la poterne du Nord qui est au bout du fossé à gauche ; voici de l'or pour quitter l'Allemagne et vivre jusqu'à ce que je sache où t'en envoyer d'autre. Sois libre , mon vieux camarade, sauve-toi, fuis le plus loin possible, et puis , oublie mon présent comme mon passé , mon nom de Muklorf, comme mon nom d'Oscar!., c'est dit... n'est-ce pas ?
WOLF, attendri, regarde ce que vient de lui remettre Frédéric, avant de le cacher sous ses habits. Merci , mon Oscar! merci... Tiens... veux-tu que je te dise... je m'attendais presque à tout | cela; j'avais l'idée que tu me sauverais! Ainsi, j il ne faut pas me savoir trop de gré de ce que I j'ai fait, entends-tu? mais... dis donc, une seule j chose m'inquiète...
FRÉDÉRIC
J Laquelle ?
WOLF
Tuas oublié des armes... il y a une sentinelle au bas de mon cachot...
FRÉDÉRIC
Je le sais.
Eh bien ?
FRÉDÉRIC
Sois tranquille; elle ne te verra pas descendre.
WOLF
C'est convenu?
FRÉDÉRIC
Oui.
WOLF
Bon ! (Il cache le tout dans son gilet.)
FRÉDÉRIC
Maintenant, adieu!..
(Il va pour s'en aller.) WOLF , le retenant.
Attends donc!., à présent que tout va être fini entre nous, quefilsetpèreadoptifsvontse serrer la main pour la dernière fois, est-ce que tu nemedemanderaspassijepuis.ounon, te mettre sur les traces de ta famille?
FRÉDÉRIC, vivement.
Mais tu ne le peux pas !
WOLF
Si fait! si fait!..
FRÉDÉRIC
Pourquoi ne m'en avoir jamais parlé ?
Parce que j'avais peur de te perdre... on est égoïste, quand on aime... Écoute : Il y a vingtcinq ans, Oscar, marié contre le gré de mon père, qui dans sa colère m'avait déshérité , je venais de perdre ma femme, morte en donnant le jour à un fils qui mourut huit jours après sa mère. Une femme et un enfant, c'était tout mon bonheur! Désespéré, je me jetai alors dans la bande du célèbre Schinderhannes, le brûleur de châteaux. En jour, le chef m'envoya en expédition contre une maison de plaisance , située à quatre lieues d'ici , et qui appartenait au conseiller aulique Jordans. A notre approche, maîj très et domestiques prirent la fuite , et nous lais- [ sèrent saccager la propriété tout à notre aise. C'était assez l'habitude partout où nous allions. c^s En furetant du grenier à la cave , j'entrai dans
QOATRlf
une petite chambre où il y avait un berceau... Tu «•tais dans ce berceau, Oscar...
FRÉDÉRIC, avec colère.
Mo\ ! malheureux] qu'as-tu fait?
WOLF
Pardonne, pardonne!., quand je te vis là-dedans , si rose et si frais, nie tendant tes petits bras avec un sourjre gentil comme tout, je me mis à pleurer , moi! Je pensai à mon pauvre enfant qui était mort, et sans réfléchir au chagrin que je pouvais faire à ta mère , je t'emportai , foudejoie, commequandonvint me dire que j'étais père, sans m'apprendre que j'étais veuf... La femme d'un bûcheron te servit de nourrice , et dès que je te crus en état d'apprendre quelque chose , je me mis à réfléchir que je n'avais pas le droit de disposer de ton existence comme de la mienne : je pensai qu'un jour tu pouvais retrouver tes parens , et qu'alors tu me maudirais peut-être de ne pas t'avoir fait honnête homme. Alors, quittant Schinderhannes et les forêts, j'allai m'établir à Darmstadt, j'y vécus de privations pendant dix ans , pour t'élever et te rendre savant : mon père mourut ensuite, il m'avait pardonné, il avait révoqué sa malédiction; mais le testament restait. On voulut me dépouiller de mes droits de fds, tu voulus me défendre devant les juges... et tu sais ce qui arriva.
FRÉDÉRIC
Oui , je perdis ton procès parce que lu étais pauvre!.. Nous nous sommes bien vengés depuis!
WOLF
Oui... Je tiens la société pour quitte à mon égard; elle devrait bien être aussj généreuse que moi!
FRÉDÉRIC
Mais tu ne me dis pas si tu possèdes de quoi me faire reconnaître...
WOLF
Hélas!., j'ai peut-être ce que tu me demandes... mais j'hésite à te le donner... je t'ai si long-temps appelé mon fils!., que j'ai fini par croire à ce que je disais!., mon erreur est devenue ma vie, ce mensonge continuel que je me faisais, je l'ai pris pour une vérité... maintenant... il faut détruire tout cela... il faut que l'homme qui t'a nourri , qui t'a veillé quand tu étais malade, qui se dévouait pour toi hier encore, il faut que cet homme tombe à n'être plus rien qu'un voleur d'enfans... c'est bien dur, n'est-ce pas?.. Si tu voulais... tiens... regarde comme je pleure! si tu voulais... ce papier est là... je le brûlerais sans te le montrer!..
Non, Wolf , non !.. tu ne le peux pas ! tu ne le dois pas!., ce papier n'est pas à toi, il est à moi.
WOLF
Aussi, est-ce pour cela que je te dis si tu voulais...
FRÉDÉRIC
C'est bien assez déjà de ce que tu as commis, malheureux! M'avoir arraché à ma famille, à mon nom, à mon rang! Être cause de mon ignominie. Auteur de tous mes maux ! les hommes ne sont que ce qu'on les fait! Qu'as-tu fait de moi? Sans toi, j'aurais vécu tranquille et
Ail, ACTION. 23
«GMionnète ! Oh! je te rends responsable de tous mes crimes.
WOl.F.
Tu ne comprends pas cela, toi... tu ne peux pas le comprendre... tu n'avais pas vu ton père... et moi j'avais vu mon enfant!., tiens... prends !.. (Il découd la couture de sa veste et remet un parchemin à Oscar.) A présent, je ne suis plus rien pour toi!., tu ne me dois rien... adieu!.. Me pardonnes-tu? m'embrasses- tu encore une fois?..
(Il va pour embrasser Frédéric, il s'arrête en voyant paraître le guichetier.)