‹ ThéâtreChapitre 403 sur 846 · SCENE PREMIERE · texte numérisé non relu

SCENE PREMIERE

CHARLES, entrant avec le Prince RO- BERT , et quelques gentilshommes.

Charles. Oui , mes amis ! vous avez raison de choisir cet air comme un air de victoire ; car aujourd'hui Dieu a non seulement sauvé le roi , mais encore l'Angleterre- (La musique se tait.) Merci, prince Rohert ! merci , messieurs ! merci à tous ! car le dernier soldat de mon armée s'est conduit comme un capitaine ; mais où donc est le marquis de Montrose ?

ROBERT. Il esta la poursuite des fuyards , sire.

CHARLES. A lui les honneurs de la journée , messieurs , vous en conviendrez.

MONTROSE, entrant. Non pas comme au plus brave , sire , mais comme au plus heureux.

Charles. Comme à celui qui a décidé du gain de la bataille, en abattant le chef des parlementaires.

robert. On m'a dit qu'en vous apercevant, Cromwell avait tourné le dos?

MONTROSE. Prince, Cromwell est venu à moi , aussi droit, je vous le jure , que ma balle a été à lui ; et si mon pistolet n'avait pas prévenu son épée, si j'avais attendu la lutte corps à corps qu'il venait m'offrir, peut-être, à l'heure qu'il est, serais-je couché à sa place sur le champ de bataille. Charles. Et vous l'avez vu tomber?

MONTROSE. Non , sire ; mais il s'est retiré tout sanglant. Plusieurs de nos hommes l'ont vu descendre de cheval , et c'est sa mort, comme vous le savez, qui a mis le désordre dans l'armée des rebelles.

CHARLES. Ainsi, messieurs, victoire complète! Trois mille hommes tués, cinq cents prisonniers... Le champ de bataille conquis... le siège d'York levé... le camp abandonné... Lesly et Fairfax en fuite.... Manchester perdu , Cromwell tué!... C'est une glorieuse bataille, milord!

MONTROSE. Dont il faudrait profiter, sire , en entrant ce soir même dans la ville d'York.

Charles. De nuit, messieurs? pour que nos fidèles sujets qui nous ont si bien con-

servé cette bonne et forte place ne puissent lire la reconnaissance sur notre visage?... Non pas, mi lord! non pas! demain, au grand jour, comme cela convient à un roi et à un vainqueur ! ( Avec un sourire. ) Quant à ce soir, {montrant la tente) il y a réception à White-Hall.

MONTROSE. Sire, il n'y a point de palais qui vaille une tente le soir d'une victoire. Les rois d'Ecosse dormaient d'un sommeil aussi tranquille sur les champs de bataille de Bannockburn et d'Harlow, que dans leurs palais d'Edimbourg et de Stirling.

Charles. Annesley!

(11 dégrafe son e'pce.)

robert. Que faites- vous, sire? c'est notre office.

CHARLES, lui donnant son épée. En ce cas, prenez , messieurs.

MONTROSE, montrant la trace d'une balle sur la cuirasse du roi. Qu'est cela , sire '

CHARLES. Une chose étrange : au milieu de la mêlée , un homme vêtu du costume de mes gardes est parvenu jusqu'à moi, et, presqu'à bout portant, m'a tiré un coup de pistolet , dont la balle , en glissant sur ma cuirasse , a laissé cette marque.

MONTROSE. Et ceux qui entouraient votre majesté ne l'ont point arrêté ?

CHARLES. Il avait disparu avant qu'aucun de nous fût revenu de sa surprise.

robert. Et votre majesté n'a pu le reconnaître?

Charles. Si fait! si fait! car" il était tète nue, et je crois bien que c'est le même homme qui , dans les rues de Londres... le jour où fut exécuté Straffort, {il pousse un soupir) au moment où je sortais de la chambre des lords, essaya de me frapper d'un poignard dont la pointe glissa sur le portrait du prince de Galles... Cette fois comme aujourd'hui, il avait la tète nue , et icette fois comme aujourd'hui, je crus reconnaître le visage de cet homme pour l'avoir vu agenouillé autrefois devant moi... je ne sais quand... je ne sais où... Merci , messieurs ! ne pensons plus à cette

chose De l'encre et du papier , que

j'écrive à la reine.

annesley. En voici sur cette table, sire.

fliVRLUS. C'est bien! Montiose, visitez

10 postes. .

mo.vtrose. J'y vais, sire. Le mot d'ordre

pou i celle nuit?

CHARLES. •< Charles et Straffort. »

MONTROSE , bas à Robert. « Charles et

SiKiHoi'i. »

ROBERT, de même. Bien.

(Montiose sort.)

CHARLES, les yeux fixés sur le papier.

Milord! milord!

ROBERT, s'approchant. ^ otre majesté?

CUARLES. Venez ici.. . Dites-moi... Ne voyez-vous point du sang sur ce papier?

ROBERT. Non, sire.

CHARLES, reculant sa chaise. Comment!

vous ne voyez pas ? là ! là !

(Il montre avec le doigt.)

rorert. Je ne vois rien, sire.

CHARLES, passant sa main sur ses yeux.

01 1 ! c'est étrange!... voyons!... {H déchire la feuille et en prend une autre ) C'était un prestige sans doute. Dites à ces messieurs que je voudrais être seul.

RORERT , su tournant vers le fond. Messieurs, le roi a besoin de repos... La journée a été rude , et pour vous et pour lui. Retirez-vous dans vos tentes... Demain au point du jour nous entrons dans la ville.

(Les gentilshommes se retirent en saluant le roi, qui reste toujours immobile , les yeux fixes sur son papier.)

CHARLES. Encore ! encore ! ( il essuie le papiei.) Mais c'est une vision infernale!.. {Se lésant. On dit quele roi Charles IX, la veille de la Saint- Bar lhélemy,vitde pareil les taches de sang sur son échiquier... ces taches de sang étaient le présage de grands malheurs, milord!

robert. C'est l'agitation de la journée qui vous poursuit jusque dans le repos de la nuit. INous avons vu bien du sang aujourd'hui , sire, et vos yeux ont gardé le reflet du champ de bataille.

Charles. Oui , cela se peut, mais n'importe, je n'écrirai pas ce soir; j'écrirai demain, au jour, à la lumière du ciel!

(Entre Montiose.)

MONTROSE, à aemi-ooix à la sentinelle.

« Charles et Straffort. »

CHARLES , tressaillant. Qui a prononcé mon nom et celui de Straffort?

MONTROSE, s' approchant. C'est moi, sire. JN'est-ce pas le mot d'ordre que vous avez donné vous-même?

CHARLES. Oui ! oui ! vous avez raison : ce sont deux noms que le destin à liés l'un à l'autre, vous avez raison. Rien de nouveau au camp ?

cromwell. 29

montrOSE. Unechose étrange, et qui, le soir d'un autre jour , pourrait être inter • prêtée à mauvais présage.

CHARLES. Laquelle?

MONTROSE. L'étendard d'Angleterre , placé à la tète du camp, a été renversé deux fois dans la poussière ; j'ai placé près de lui un gentilhomme pour le protéger contre les rafales du vent.

Charles. Et' de quel côté vient ce vent?

MONTROSE. Du midi.

Charles. C'est cela , du côté de la France ! Mazario poursuit l'œuvre de Richelieu , et souffle la rébellion dans mon royaume.

rorert , à demi-voix. Le roi est triste et préoccupé , Monlrose.

montrose. Oui, voyez comme il rêve profondément! Ne le troublons pas. Eloignons-nous.

CHARLES, appelant. Milord!

ROBERT , revenant. Sire?..

CnARLES. En vous retirant, levez, je vous prie, cette sentinelle qui est là dehors, et dont les pas nie troubleraient cette nuit. C'est étrange maintenant : tous les bruits me font peur!

roblrt. Mais, sire...

CHARLES, le congédiant du geste. Allez!

(Robeit et Montiose s'inclinent , baisent respectueusement la main du roi et se retirent. Le roi se jette soi' son lit tout habille, et se couvre de son manteau.)

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