‹ ThéâtreChapitre 445 sur 846 · SCÈNE VI · texte numérisé non relu

SCÈNE VI

FURSTEMBERG , puis ANGO.

FURSTEMBERG

La lutte est engagée... Le sujet se révolte, l'esclave ne lèche pas la main qui le battait , il la mord... C'est bien. Prends garde à toi, roi de France ! ce que tu as rejeté comme une couleuvre inofl'ensive , est un serpent qui t'étouflera... Oh! bénie soit l'inspiration infernale ou céleste, qui m'a fait deviner cet homme et le suivre... J'oublie ma honte et mes maux en ce moment... je suis heureux ... Le voilà !..

(Augo rentre.) ANGO , apercevant Furstemberg.

Ah! déjà ici!., merci!., merci!.. Vous êtes de parole... Eh bien! qu'avez-vous appris? dites!., oh!., dites!

FURSTEMBERG

Je sais out!..

ANGO

Plus d'espoir, donné?..

Oui.

ANGO

n'est-ce pas?.

FURSTEMBERG

Elle m'a aban-

Oh! mais...

ANGO

c'est bien sûr !.. c'est bien sûr !..

Fl RSTEMBERG.

Elle a vu le roi... elle a parlé au roi !

ANGO

Lui!.. (Se ravisant.) Eh bien!., mais...

FURSTEMBERG

Et le lendemain... chez sa tante, on ne l'avait pas revue.

ANGO

Oh!.. Marie!.. Marie!.. Mais qui êtes-vous , au fait?.. Comment t'appelles-tu donc , toi, pour que je te croie quand tu me parles d'elle ainsi? Je ne te connais pas...

FURSTEMBERG

Quand deux hommes à destinée pareille se rencontrent dans la vie, une main puissante et invisible les pousse l'un vers l'autre... Je ne vous connaissais pas non plus, moi, et pourtant quand je vous ai vu la première fois , je vous ai tendu la main , j'ai compris que le malheur nous unissait.

ANGO

Que voulez-vous dire?

FURSTEMBERG

Une injure allait vous être faite et vous rendre semblable à moi , à moi misérable , insulté avant vous... La même source d'opprobre devait jaillir sur nous deux: nous n'étions plus, comme vous voyez , étrangers l'un à l'autre ; nous étions frères , nous étions amis.

ANGO

Il vous avait donc aussi refusé justice?

FURSTEMBERG

N'avez-vous pas d'autre reproche à faire au roi de France, M. Ango ? Écoutez-moi : je me nomme le comte de Furstemberg ; je suis Espagnol; à la bataille de Pavie, François Ier fut pris par les miens; je pouvais le tuer... je ne voulus pas... Ce fut un tort... J'ai accueilli ce roi dans ma maison , comme un frère , quand Charles- Quint le retenait captif à Madrid... et il est entré chez moi , le lâche , pour me voler la seule femme que j'aie jamais aimée... Je n'appris sa trahison qu'à mon retour d'un voyage fait en Allemagne par ordre de l'empereur... Alors, François était libre et remonté sur son trône... Charles-Quint me nomma son ambassadeur auprès de lui... je revis à Paris l'homme à qui j'avais donné la vie , et qui m'avait pris l'honneur.

ANGO

Et vous ne vous êtes pas vengé ! et vous ne l'avez pas tué!..

Cela ne se pouvait pas, M. Ango.

ANGO

Je ne vous comprends pas...

FURSTEMBERG

Si j'eusse écouté sans réflexion la haine qui me transporte contre cet homme, si j'eusse cédé un instant à l'impulsion spontanée qui me fait

saisir mon épée dès que je le vois , d'un bout de l'Europe à l'autre on eût crié à la trahison, à la violation du droit des gens... on eût appelé ma vengeance un crime , dont l'infamie eût été rejaillir sur mon maître. On eût dit que Charles- Quint, jaloux de François I", avait envoyé sciemment un assassin à la cour de son rival, et la gloire du roi victime aurait gagné tout ce que sa mort eût enlevé à l'honneur de mon maître.

ANGO

Vous ne vous vengerez donc pas , alors ?

FURSTEMBERG

On se venge des rois autrement que par le poignard... Il faut savoir attendre, voilà tout!.. L'occasion vient lentement, mais elle vient... Qu'importe le retard, quand on la saisit?.. Eh bien ! l'occasion est venue.

ANGO

Comment cela?

FURSTEMBERG

Mettons ensemble nos deux haines, Monsieur, car vous le haïssez aussi , n'est-ce pas ?

Si je le hais!.. Oh! que n'était-il là pendant cette nuit infernale, où, gardé à vue par ses soldats, j'attendais l'heure de quitter Paris!.. Tandis que, désespéré, furieux, maudit, je me meurtrissais aux murs de mon cachot, sans doute il dansait, le rire de la luxure aux lèvres ; il dansait en jetant aux femmes de ces propos qui souillent et dépravent; il dansait, le brûleur d'hommes, en regardant Paris, l'immense Paris qu'il a fait l'égoût de ses débauches... et Marie , Marie qui m'avait été donnée si noble et si pure," Marie l'écoutait, l'admirait; Marie s'enflammait aux étincelles de ses regards, s'empoisonnait à sou souffle de démon... Si je le hais!., si je le hais!..

FURSTEMBERG

Eh bien ! Ango , vous êtes maître ici ; et celui qui est maître à Dieppe, lient dans ses mains les forces maritimes de la France; moi, le comte de Furstemberg , je tiens dans les miennes l'Espagne et l'Angleterre... Faisons de tout cela un faisceau pour écraser notre ennemi commun.

ANGO

J'ai mal entendu... Que me proposez-vous là?..

FURSTEMBERG

Je vous offre pour seconds dans votre querelle avec cet homme , le roi Henri VIE et l'empereur Charles-Quint.

ANGO

Est-ce que j'ai besoin de ces gens-là, moi? Est-ce que je vais emprunter le bras ou le pied d'un autre pour frapper , pour écraser ce qui me déplaît?.. Vrai Dieu! monsieur le comte, c'est une infâme trahison que vous m'offrez : merci!., je n'en veux pas.

FURSTEMBERG

Vous êtes généreux !

ANGO

Avons-nous donc, vous ou moi, consulté la France pour savoir si le marché serait de son goût?.. Oh! oui, sûrement Henri VIII etChar-

lcs-Quint riraient fort si le marchand Ango, en querelle avec François, leur donnait les clés de son pays, et leur disait : Entrez, messieurs, entrez, vendez-moi !.. Mort et enfer!.. J'appellerai* ici Gallies, mon matelot, et je mettrais ma tète sons sa hache d'abordage, si jamais une pareille idée pouvait passer dans mon cerveau... Séparons la France du roi , monsieur : elle et lui n'ont rien de commun ensemble !

FURSTEMBERG

Mais vous n'y pensez pas... Vous venez tout à l'heure de déclarer de votre chef la guerre au Portugal, et tout à l'heure vous avez outragé le roi dans la personne de son officier ; vous voilà deux fois coupable de lèse-majesté : vous voilà perdu !

ANGO

Laissez faire!., laissez faire!., si sa majesté n'est pas contente, le marchand Ango et le roi François auront à faire l'un à l'autre.

Ainsi , vous refusez?

ANGO

De tout mon cœur !

FURSTEMBERG

Alors, je n'ai plus qu'à me retirer.

ANGO

Oh ! vous pouvez rester, je ne vous en veux pas pour cela... Vous n'êtes pas Français... De pays dillérens , nous voyons de manières différentes : voilà tout ! Restez donc; je n'en suis pas moins reconnaissant de ce que vous avez fait pour moi.

Page 1