‹ ThéâtreChapitre 462 sur 846 · SCÈNE IL FURSTEMBERG, LE ROI, Suite · texte numérisé non relu

SCÈNE IL FURSTEMBERG, LE ROI, Suite

LE ROI

En vérité, c'est une honte, comte de Furstemberg; ce marchand me fait rougir et m'humilie, il m'écrase. Il a un palais beau comme Chambord et plus fort que Vincennes... Des peintres que j'avais demandés a ma cour n'y sont pas venus , parce qu'il les payait plus que moi ; des statuaires ont laissé mes royales galeries encombrées de blocs informes, parce que le marchand Ango avait la fantaisie de voir sa face et son blason sculptés en marbre. 11 m'a fait traverser, en venant ici , un vestibule pavé d'argent , entre deux haies de ses gardes plus noblement habillés que les seigneurs de ma cour. Il m'a promené en mer au pied de son château, sur une gondole dorée jusqu'à la quille, tendue de velours à broderies qui traînait dans l'eau; et derrière cette gondole, j'en ai compté douze aussi riches qu'elle. Le camp du drap d'or n'était pas plus splendide , foi de gentilhomme!

FURSTEMBERG

C'est vrai; je crois qu'Ango aurait assez de trésors pour acheter un trône, s'il voulait.

LE ROI

Un trône !

FURSTEMBERG , montrant la fresque, où la scène de l'ambassadeur est peinte.

Regardez , sire ; il s'y est assis déjà. Un jour viendra , j'en suis sûr, où l'or sera la seule puissance humaine , où tous les droits pourront s'acheter , où magistrats , prêtres et nobles n'auront d'action que par la richesse. Alors , les hommes prendront pour roi celui qui aura le plus d'argent : alors, sire, les couronnes et les peuples seront des objets de commerce que l'on vendra publiquement sur le marché du monde, comme aujourd'hui les femmes à la cour et les pardons à l'église.

LE ROI, regardant toujours la fresque.

Comment ! c'est ainsi que ce pauvre ambassadeur a été reçu, et personne ne s'en est plaint !

FURSTEMBERG

Et qui donc eût osé se plaindre ? La ville tout entière est maintenant inféodée au puissant Ango. Ceux qui ne l'aiment pas, tremblent à sa voix. Le peuple en a fait son idole. Un signe de lui , et Dieppe soulevée en masse irait s'abattre demain sur Londres, sur Madrid, sur Paris, comme elle a été s'abattre sur Lisbonne.

LE ROI

Et c'est là celui que j'ai méprisé , que j'ai traité de fou; j'ai eu la sottise de voir un nain dans ce géant ; parce que le fleuve était détourné de son lit, je l'ai pris pour un ruisseau. Je veux m'assurerde cet homme, Furstemberg, sa tète me gène ; il faut que je me hausse pour la regarder. François 1" est en danger chez Ango ; le marchand ne peut avoir oublié l'injure que le roi lui a faite au tribunal.

FURSTEMBEBG.

Vous vou; trompez, sire : celle-là, le marchand ne se la rappelle plus ; mais il en a reçu une autre qu'heureusement il ignore , car il ne la pardonnerait jamais.

LE ROI

Que voulez-vous dire? (Aux gens de sa suite.) Nous vous rejoignons , messieurs...

(La suite sort, et les rideaux de la fresque, écartes

au commencement de la scène, la recouvrent

alors entièrement.)

Page 1