‹ ThéâtreChapitre 498 sur 846 · LÉONCE , JOSEPH , ANTOINETTE · texte numérisé non relu

LÉONCE , JOSEPH , ANTOINETTE

LÉONCE. Grand Dieu ! c'est elle !

JOSEPH. Vous la connaissez ?

ANTOINETTE, à Léonce. A vous seul...

LÉONCE, à Joseph. Va-t'en !

JOSEPH. Mais, monsieur le comte... Léonce. Sors, tedis-je!,.

JOSEPH , à part. Au fait... je ne peux pas pousser trop loin la surveillance... mais iu moindre bruit...

(Il sort. Antoinette lève son voile et tombe a genoux.)

LÉONCE. Que faites-vous?

ANTOINETTE. Ma place est à vos genoux, monsieur le comte... je viens chez vous comme une suppliante, et après ce qui s'est passé... je suis trop heureuse que vous me permettiez de vous parler.

LÉONCE. Mais levez-vous, madame...

Antoinette. Je n'ose vous regarder....

quoiqu'un miracle du ciel vous ait sauvé une troisième fois... ce terrible accident a pu laisser sur vous des traces... ( elle le regarde) non, non!., je vous remercie, mon Dieu!., tout-à-fait sauvé !..

LÉONCE. Comment concilier cette volonté de me perdre avec l'intérêt que vous semblez me témoigner ?

Antoinette. Je n'ai Jamais voulu votre perte !

léonce. Cet homme n'avait point votre aveu ?..

Antoinette. Devant Dieu, je le jure encore !

LÉONCE. Quel est-il donc?

Antoinette. Je viens vous le dire...

LÉONCE. Attendez!., avant l'intérêt de ma vengeance, avant l'intérêt de ma vie... il en est un que je ne puis oublier... ce portrait... c'est bien celui de ma mère?.,

ANTOINETTE. Oui!...

LÉONCE. Vous l'avez donc connue?

Antoinette. Si je l'ai connue!..

leonce. Et c'est vous qui m'avez envoyé?..

Antoinette. J'exécutais une de ses volontés dernières.

léonce. Vous aviez été chargée de ses volontés dernières? Ah! maintenant, je vous crois innocente ! quel que soit le secret de votre conduite, gardez-le, madame, et parlez-moi de ma mère ! que me fait cet homme qui veut ma mort!... parlez...

Oh! parlez-moi de ma mère!...

Antoinette, s'asseyant. Je tremblais ainsi quand vous m'avez surprise dans la maison de la rue Geoffroy-Langevin ; j*y venais pour obéir à un devoir aussi sacré que celui qui m'amène, et ma seconde démarche peut être aussi mal interprétée que la première!..

léonce. Quel souvenir et quel rapprochement!..

Antoinette. Monsieur le comte, votre mère est née en Bretagne d'une famille noble, mais pauvre; bien jeune encore , elle épousa , par ordre de son père , un officier de marine , noble et pauvre comme elle. Après six mois d'union, son mari fut obligé de partir. Elle resta deux ans sans recevoir de ses nouvelles ; puis elle apprit qu'il était mort en Angleterre, dans une douloureuse captivité. Elle pleura cet époux qu'elle estimait, comme le plus loyal des hommes ; mais elle ne l'avait pas aimé!... Un autre lui avait inspiré, bien avant son mariage , un de ces amours que le temps fortifie et qui grandissent dans la^ combat. Mais c'était l'héritier de l'illustre maison des Mondoville ; leur union ne pouvait s'accomplir; elle en avait fait pourtant le rêve de sa vie... v,?tre père pre» nait le ciel à témoin que c'était aussi le rêve de la sienne... il pouvait devenir libre. . que vous dirais-je ? seule, sans appui, devenue presque en même temps veuve et orpheline , elle commit une faute que vingt ans de larmes ont peut-être expiée.*.

LE MAGASIN THEATRAL

LÉONCE, l-auvre mère; ♦

\MOi\FTTE. Un coup de foudre la réveilla ; c'était peu de temps après votre naissance : elle apprit tout-à-coup que ce mari dont elle avait pleuré la mort allait revenir dans sa maison. Elle avait un fils, elle eut le courage de vivre; et pourtant il fallut se séparer de vous pour toujours. Dieu voulut que M. de Mondoville s'attachât tendrement à vous ; mais, jeune, pléiade passion et d'imprudence, il oublia ce qu'il devait à votre mère. Des bruits offensans pour son honneur accueillirent le retour de son mari; il provoqua votre }vère , et ce duel , dont vous connaissez l'issue, attira sur lui la vengeance de votre famille. Il fut obligé de renoncer à son état, à sa patrie... Accablé d'injustices, il prit en haine les hommes et leurs lois; mais toujours fidèle au pays qu'il abandonnait , il n'exerça sa vengeance que sur une nation ennemie de la sienne... Sa femme l'avait suivi dans l'exil... et ce fut dans l'exil qu'elle devint mère une seconde fois... hélas!... elle traîna pendant quinze années une existence bien malheureuse!., et que sa mort eût été cruelle si elle se fût doutée qu'à quelque distance de son lit d'agonie son fils était engagé dans un combat terrible avec son époux!... oui , ce n'est pas en France et dans la rue Geoffroy- Langevin que vous l'avez vu pour la première fois , c'est dans les mers d'Amérique , sous un ciel de feu , à travers des nuages de sang et de fumée. Il commandait un brick qui s'appelait le Vengeur ; vous serviez à bord d'une frégate qui s'appelait la Bel/une

LÉONCE. N'achevez pas... je vois tout... cet homme dont la figure ne m'était pas inconnue, c'était Jaffier!... Jaffier , le brave marin , le noble proscrit , un camarade!... Et sa femme, dites-vous, eut un autre enfant?

Antoinette. C'est elle qui est à vos genoux et qui vous demande grâce pour son père !

LÉONCE Ah ! c'est à moi de tomber aux vôtres et d'implorer votre pardon pour tout ce que j'ai fait !...

Antoinette. Mon père défendait contre vous mon honneur, qui lui est plus cher que le sien. .. et sa vie , qui est nécessaire à la mienne... songez qu'il n'a que moi sur la terre! c'est hier seulement, c'est devant vous que j'ai appris qu'd avait juré votre perte ; il était trop tard pour prévenir le dernier attentat où vous avez failli succomber!... Mais c'est bien le dernier, je vous le jure. . . et malgré la haine que Fran-

çois Jaffier porte à votre nom, malgré ses défis . malgré ses sermens, il ferait , maintenant, pour vous sauver, tout ce qu'il a fait pour vous perdre... comment ce changement s'est opéré... il est inutile que je vous l'apprenne, mais vous m'en croyez sur parole, n'est-ce pas?... Mon père n'est plus votre ennemi ; êtes-vous encore le sien?...

Léonce. Moi , son ennemi ! les faits répondrontpourmoi...ah! je réparerai peutêtre mes torts envers votre père , mais envers vous !... vous que j'ai si cruellement outragée , que de remords vous m'auriez épargnés en m'apprenant plus tôt...

Antoinette. Voici ma réponse et les preuves de ce que je vous ai dit. Des lettres de votre père écrites depuis votre naissance; un bdlet de votre mère écrit la veille de sa mort !

LÉONCE, lisant. « Léonce, j'ordonne à >» votre sœur de vous remettre mon image ; » mais je lui défends de vous révéler mes » fautes. Je voudrais que ce nom de mère » ne perdît pas à vos yeux son auréole de » pureté. Je la relève pourtant du ser- » ment qu'elle m'a fait, si, pour sauvei vo- >• tre vie , la sienne , ou celle du mari que » j'ai si cruellement offensé, elle avait » besoin de vous dire : Je suis votre sœur ! » mais que ce secret meure entre vous » deux; il y va pour elle de la tendresse » de son père et pour moi de ma tranquil- » lité dans le tombeau ! » Ma mère ! ma mère ! {Après un silence.) Je me tairai!

Antoinette. Adieu! je tremble qu'on ne se soit aperçu de mon absence... adieu encore... et soyez heureux!

LÉONCE. Un dernier mot... sous quel nom votre père est-il à Paris?... dans son intérêt même ne me cachez rien.

Antoinette. Sousle nom deM.Pombal, attaché à l'ambassade de Naples. C'est un service que l'ambassadeur lui a rendu pour avoir sauvé , dans le temps , un vaisseau de sa nation attaqué par nne frégate anglaise.

LÉONCE. Bien!... bien!... et maintenant....

chabanne, en dehors. Comment, vieux fou... tu ne me connais pas?... le marquis de Chabanne, morbleu!

joseph , de même. Mon maître n'est pas visible?

chabanne , de même. Il l'est pour moi, te dis-je!

Antoinette. Cesvoix!.. ô ciel! où me cacher?

LÉONCE. Une visite de MM. de Chabanne et de Bussy. . . Entrez dans mon ap-

FRANÇOIS JAFFIER

parlement... mais non!., il vaut mieux courir au-devant d'eux et les arrêter à cette porte... je reviens...

Antoinette, seule. Ah! mon sang s'est glace dans mes veines!.. Malheureuse!..

.si mon mari me parlait de cette visite, comment me justifier !..

( La porte de droite s'ouvre brusquement ; Duresnel paraît.)

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