ANTOINETTE, LÉONCE
ANTOINETTE. Quoi'.sauvé, dites- vous?. .
Répétez-moi que je n'ai plus rien à craindre. C'est un miracle que sa délivrance, et depuis quelque temps, tant d'orages ont fondu sur moi que je n'ai plus de crédulité que pour le malheur.
LÉONCE. Sa grâce lui était accordée à condition qu'il nommerait l'assassin de Gondrecourt. 11 était incapable d'une trahison ; mais l'assassin a voulu se dénoncer lui-même, etc'estmoi qui, sans le connaî- ,tre, l'ai conduit chez M. de Sartines.... mélange inouï de grandeur et de férocité! jcet homme, qui vivait dans le meurtre, s'est élevé tout d'un coup à l'héroïsme de la reconnaissance. Il a donné sa vie sans regrets , comme il avait pris sans remords celle de mon malheureux ami ! je ne m'étonne plus que Jaffier ait fait tant de choses ; quand on commande de pareils hommes! . . Le coupable une fois connu, les
intentions du roi étaient remplies, et sa clémence a suivi son cours.
Antoinette. Et qu'a dit mon père en apprenant à quel prix il retrouvait la liberté, la vie?
LÉONCE. Il voulait refuser l'une et l'autre ; mais le mulâtre ayant donné toutes les preuves de son crime, les dénégations de votre père n'auraient pu le sauver!..
ANTOINETTE. Ainsi donc, sans le dévouement de Scipion, je serais maintenant orpheline!... Mon Dieu! quand cet homme paraîtra devant vous, ne le jugez pas trop sévèrement ! la dernière action de sa vie peut compenser toutes les autres, et les voix de ses victimes qui s'élèveront vers vous pour «rier : «Vengeance!» n'étoufferont pas la mienne qui vous demandera pitié.
LÉONCE. Dieu puisse-t-il être plus clément envers lui que le roi ne l'est envers votre père! Cédant à des influences nouvelles, il a retiré d'une main la moitié du bienfait qu'il accordait de l'autre. Votre père est libre; mais, sous peine de la vie, il faut qu'avant le jour il ait quitté Paris,
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et qu'avant trois jours il ait quitté la France. Ce n'est plus la mort, c'est l'exil !
Antoinette. L'exil!., ah! il n'y aurait qu'un exil pour lui!.. Ce serait d'être séparé de sa fille... et, n'en doutez pas, M. Duresnei et moi, nous le suivrons.
Léonce. Il pourra partir, en effet; cette nuit ou demain il recevra sa démission de tous les emplois qu'il occupe.
Antoinette. Libre ! tout-à-fait libre!.
Et je ne me trouverai pas dans la nécessité de choisir entre mon mari et mon père, même pour un court espace de temps !
Vous ne savez pas comme j'étais malheureuse par les travaux de l'un, parles dangers de l'autre!., ah! par quel chemin Dieu m'a conduite à l'accomplissement de tous mes rêves ! d'une disgrâce et d'un exil , il fait naître le bonheur pour tous les trois.. Mais où est mou père? que fait-il ?
Léonce. Vous le verrez bientôt... des devoirs sacrés le retiennent! et puis, il s'occupe de son départ.
Antoinette. Ah ! je le consolerai bien vite de quitter cette patrie ingrate où ja-' mais il n'était sur de son lendemain. Nous retournerons à Domingue, notre île chérie, que je ne comptais plus revoir! (Léonce fait un mouvement et se détourne; elle s'arrête un instant.) Une seule pensée troublera notre bonheur ! . . nous laissons en France un ami, c'est vous! un tombeau, celui de ma mère ! mais je confie l'un à la piété de l'autre ! chaque année, vous ferez en Bretagne le pèlerinage que j'y faisais moi-même, et l'humble croix qui couvre ce cœur dont nous fûmes tant aimés ne mauquera jamais de couronnes!..
Léonce. Je vous le promets!
Antoinette. Ah! vous êtes bon et Dieu est juste! et vous aussi, vous serez heureux! Vous la rencontrerez bientôt celle dont vous serez aimé comme vous méritez de l'être ! . ,
Léonce. Ah! que dites-vous! dans quelle blessure retournez-vous le poignard!.. N'est-ce pas assez de me parler de votre bonheur ! faut-il me rappeler encore l'impossibilité du mien ?. . Recevez le serment que je vous fais : le nom des Mondoville sera enseveli dans ma tombe ! je conserverai dans mon cœur, comme dans un sanctuaire, les impressions de mon premier et de mon dernier amour, et je ne souffrirai pas qu'une main de femme le rouvre ; l'avenir n'a pas d'espérance qui vaille un seul de mes souvenirs! Je vous afflige., pardon!., vous n'avez plus devant vous que votre frère! et si mes regrets sont un crime, une absence éternelle va m'en punir!
Antoinette. Hélas ! oubliez-moi.. . je n'aurai paru dans votre vie que pour la troubler! et soyez moins jaloux de mon bonheur; ce n'est qu'en tremblant que j'ose y croire!., cette joie que j'ai laissé éclater devant vous n'est qu'un éclair dans unenuitsombre !.. placée entre deux affections rivales, quand vous êtes entré, j'étais également inquiète pour mon mari et pour mon père; vous m'avez rassurée sur le compte de l'un, mais l'autre?..
Léonce. M. Duresnei n'est pas ici ?
Antoinette. Je ne l'ai pas vu depuis mon retour... tout un jour sans le voir !.. et quel jour!..
léonce. Disposez de moi... parlez!., où faut-il le chercher?
Antoinette. Le chercher... vous? après ce qui s'est passé ?.. oh ! non ! non !..
LÉONCE. Que s'est-il passé?
Antoinette. Mes inquiétudes sont folles! je n'ai rien à craindre... il va revenir. . .
LÉONCE. Et moi je vous quitte !
Antoinette. Oh! je ne reçois pas encore vos adieux!., ce n'est pas ainsi que nous devons nous séparer ! . .
LÉONCE. Jaffier m'a donné rendez- vous chez lui, au moment de son départ... vous y verrai-je ?
Antoinette. Quoi qu'il arrive, sans doute !
LÉONCE. Au revoir, alors... je ne vous dis pas encore ce mot cruel. . . adieu !
(Il sort par le fond.) ANTOINETTE, seule. J'y suis décidée!...
M. Duresnei saura tout... je lui dirai quel devoir m'amenait chez M. de Mondoville, et quel lien m'unit à lui !. . Me justifier !. . qui m'eût dit qu'un jour il pourrait douter de mon cœur ?. . moi, je n'ai jamais douté du sien !. . mais il raison après tout.. . toutes les apparences m'accusent !.. que de malheurs l'ont frappé à la fois!., qu'il me tarde de le détromper! (Une pause.) N'ai-je pas entendu, de ce côté, un bruit de pas et des voix étouffées?., rien!.. Cette lampe!., on dirait qu'elle va s'éteindre !.. elle jette un rayon terne et vague comme le dernier regard d'un mourant... une lueur pareille éclairait le lit de ma mère à l'heure de son agonie... ah! mes terreurs sont trop fortes... Dieu m'avertit qu'il y a un danger nouveau sur moi, ou sur ceux qui me sont chers... mais je vais savoir la vérité !.. On vient... c'est M. Duresnei ou mon père!.. (Elle court au fond du théâtre; entrent Picard et une femme de chambre. ) Ni l'un, ni l'autre.
FRANÇOIS JArriER.
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