SCÈNE V
JAFFIER , DURESNEL , se débattant au milieu des trois hommes qui V amènent devant Jaffier.
duresnel. Laissez-moi, assassins et bandits, laissez-moi!.. Où me conduisezvous?.. M. de Pombal!..
(11 laisse tomber son epee.)
jaffier. Il n'y a plus de M. de Pombal ! On m'appelle maintenant François Jaffier .
duresnel. Cette violence... est-ce vous qui l'avez ordonnée?
jaffier. Quelle violence?.. Ah ! ils vous ont égratigné le bras ?.. excusez-les et pardonnez-moi, mon gendre; nous avons tous les manières un peu brusques ; d'anciens corsaires ! . . mais cette blessure est trop légère pour vous inquiéter. ( Sur un signe de Juffier les trois individus se retirent,) Rassurez-vous.
duresnel. Devant vous , et dans ma maison, je n'ai rien à craindre...
jaffier. J'ai de bonnes nouvelles à vous donner, monsieur: ma fille est retrouvée,
duresnel. Retrouvée !
LE MAGASIN THEATRAL
jaffIER. Je vous l'avais promis ; et mes promesses, comme mes menaces, se réalisent toujours. Je ne vous ai pas dit alors de quel prix je payais sa liberté ; maintenant, je puis vous l'apprendre. Je m'étais dévoué pour vous et pour elle !.. J'avais juré de livrer François Jaffier à M. de Sartines , à condition qu'il vous rendrait votre femme... un pacte de sang, vous voyez, et dont j'aurais été la victime si le ciel n'était venu à mon secours ! je croyais ma mort assurée... 11 se trouve que j'en suis quitte pour l'exil ! Mais je dois employer à un grand acte de justice les dernières heures que je passe en France, et c'est à ce sujet que j'ai voulu vous consulter.
DURESNEL. Moi?
jaffier. Pendant les quinze années que /aipasséessur mer, j'ai contracté l'habitude de rendre autour de moi justice basse et haute ! Dès qu'il se commettait sur mon bord quelque infraction aux lois de notre société, je faisais venir devant moi le coupable : seul avec lui , je l'interrogeais comme un bon chef de famille, et jamais il ne m'a fallu plus d'une heure pour lui faire avouer son crime, pour lui signifier ma sentence et pour en surveiller l'exécution !.. Yous vous troublez?..
duresnel. Non , j'attends, j'écoute. ..
jaffier. Voici le crime qui a été commis : un des nôtres avait rapporté de ses voyages un trésor d'un prix inestimable ; il le trouvait plus pur que le diamant et l'or : c'était le souvenir de tout ce qu'il avait aimé dans sa jeunesse; c'était l'espérance unique de ses derniers jours ! il y tenait comme à une religion ; il y tenait plus qu'à la vie !.. L'insensé ! au lieu de garder ce trésor pour lui seul, il consentit un jour à le partager; et pourtant il n'avait pas légèrement donné sa confiance; celui qui en recevait une marque si sacrée était le fils d'un ami d'enfance, d'un homme qui avait partagé pendant vingt ans ses joies et ses peines, ses travaux et ses dangers... et qui était mort en lui disant : « Que mon fils devienne le tien! » Ah ! qu'il soit maudit dans sa tombe pour n'avoir pas deviné que ce fils était assurément le fruit de quelque ténébreux adultère, et qu'il n'avait pas dans les veines le sang d'un homme d'honneur!.. Savez-vous ce qu'il a fait ce fils indigne , ce fils ingrat , ce fils infâme?.. Il s'est entendu avec une bande de larrons et de suborneurs ; la nuit, couvert d'un manteau, caché sous un masque... (il faisait bien de se cacher) il a ouvert , comme un traître, la porte de son foyer, et il a livré le trésor qui avait ,,
été commis à sa garde, sous la foi du plus saint de tous les sermens!... Que mérite cet homme , et quel nom donner à son crime?., me le direz-vous ?
DURESNEL. Monsieur, plus le crime est énorme , mieux il doit être prouvé ! la calomnie...
jaffier. J'ai des preuves.
duresnel. Vous n'en avez pas... je ne suis pour rien dans l'enlèvement de votre fille!..
jaffier. Votre conscience vous a donc appris que je parlais d'elle ! Eh bien ! je vous dis que vous l'avez vendue ! le prix de votre silence et de votre infamie était une place de fermier-général ; le marché a été fait par M. de Sartines! Suis-je instruit de tout?ai-je légèrement écouté la calomnie ?.. Malheureux ! vous aviez donc oublié qu'entre votre femme et vous il y avait son père?., vous ne savez pas que pour défendre son honneur trahi par vous j'ai versé du sang ! vous vouliez me, dénon cer, sans doute , et assurer l'impunité de votre première trahison par une trahison nouvelle ! Oh ! ne vous offensez pas de ce soupçon! mieux eût valu le père sur un échafaud que la fille déshonorée.
duresnel. Monsieur!..
jaffier. Vous êtes perdu... Oh! bien irrévocablement perdu , voyez-vous ! . . Votre maison est maintenant la mienne...
ces portes m'obéissent , ces murs sont à moi....
duresnel. Je vous jure...
JAFFIER. Fi donc ! ( // lui donne la lettre au' Antoinette lui a remise.) Connaissezvous cette écriture ?
duresnel. Ma vue se trouble.... Je ne puis...
jaffier. C'est la lettre que vous avez écrite à M. de Sartines pour lui rappeler ses conditions... Cette lettre, il l'a laissée auprès de ma fille, afin de la rassurer sui ses scrupules, et de lui apprendre ce que c'était que son mari. C'est une indignité... j'en conviens !... mais que pouviez- vous attendre d'un complice? Vous vous taisez maintenant... vous ne songez plus à nier l'évidence !.. Un mot, monsieur, je ne vous demande qu'un mot... quel moyen de réparer le mal que j'ai fait à ma fille en liant sa destinée à la vôtre ? Le divorce n'est pas dans nos lois... Même après ce qui s'est passé , vous conservez tous droits et tout pouvoir sur elle... Comment la rendre libre?.. Vous ne répondez pas? J'ai pitié de votre stupeur... Prenez cette lettre ; audessous de ce que vous avez écrit, j'ai écrit, moi , votre arrêt de mort \
FRAKÇOIS JAmER.
DURESNEL, tombant sur un siège. U J assassinat!., un assassinat !
j.vFFiER. Tu mens !.. c'est une justice ! Un assassinat!., niais pour n'être pas justiciable des tribunaux de la terre, ton crime n'est-il pas moins le plus grand des crimes? n'ai-je pas, pour le juger et le punir, tous les droits de la majesté paternelle ? Ya, j'accepte sans crainte la responsabilité de ton supplice; et, si à mon heure suprême, le sang versé retombe sur moi ,
je jure que ce ne sera pas le tien
Un assassinat! eh bien! le juge descend de son siège et t'offre le jugement de Dieu pour prouver la bonté de sa cause ; oseras-tu te faire le champion de la tienne ? Dis un mot, fais seulement un pas vers ton épée, et, à tousrisques, entends-tu? je rends égales entre nous les chances du combat ! (Une pause. Duresnel se cache la figure dans ses mains.) Tiens! cette épée peut te rendre un dernier service. Je te donne une heure pour régler tes derniers comptes avec la vie et pour recommander ton ame à Dieu., résigne-toi de bonne grâce à ma sentence, et n'attends pas ceux que j'ai chargés de l'exécuter!..
(Il sort par le fond.)
3QOOtlrOOtiX?0€ir£?QOOflOOOQQQ OQ