LA COMTESSE, LE COMTE
LE C031TE, une lettre à la main. Connaisssez-vous cette lettre, madame?
LA COMTESSE, regardant la lettre. Ah !
c'est pour cela que vous êtes revenu, monsieur le comte...
LE comte. Oui, madame... la connaissez-vous ?
LA comtesse. Oui, monsieur... c'est moi qui l'ai édite ce matin.
le comte. Au moins vous êtes franche, madame...
LA COMTESSE. Comme toujours , monsieur...
le comte. Et vous vous rappelez les termes de cette lettre?
L\ comtesse. Oui, il y a : « Le comte » s ra absent ce soir, venez à huit heures, » il faut que je vous voie. »
le COMTE. Vous devez avoir présent le nom de celui à qui vous l'avez écrite?
la COMTESSE. Oui, monsieur.
LE COMTE. Et me le direz-vous?
la COMTESSE. Je sais, monsieur, que vous m'avez trompée, et je et ois que vous ne m'avez jamais aimée. Depuis deux ans que nous sommes mariés, je suis malheureuse. IMais, comme nous nous étions juré (idélité, j'ai tenu mon serment tant que je vous ai pu croire esclave du vôtre. Maintenant tout est dit entre nous : faites casser notre mariage en cour de Rome, pour cause de parenté ou telle autre que vous voudrez ; gardez pour vous toute ma fortune présente et à venir, et laissez-moi quitter la Savoie.
LE COMTE, avec colcre. A qui avez-vous écrit ce matin?
la comtesse. Vous ne le saurez pas, monseigneur.
LE COMTE. Je le saurai, madame.
LV COMTESSE. Je vous ai dit que non, monseigneur, et vous savez que je ne mens jamais.
(On voit remuer les rideaux du lit.)
LE COMTE. Vous! vous savez que les gentilshommes de ma sorte ne violentent pas les femmes, et vous me bravez à cause de cela 3Lais tout n'est pas 6ni là, croyezle... Que nous nous aimions ou non, ce n'est pas là la question. Ce qui importe, c'est que le nom des Montre vel, que vous portez avec moi, garde, moi vivant, son lustre... Et il le gardera, madame! Où vous mettrez une tache, je mettrai du sang! C'est ainsi que se lavent les hontes dans ma famille. Vous avez écrit ce billet à quelqu'un que vous aimez, quelqu'un a le droit de rire de moi, quelqu'un mourra. Peut-être, au lieu d'une vengeance, feraije un crime: vous en répondrez devant Dieu!
LA COMTESSE. Moi?
LE COMTE. Vous qui me forcez à tuer quelqu'un, et refusez de me nommer le coupable.
la COMTESSE. Il n'y a en ceci de coupables, monsieur le comte, que vous et moi.
le comte. Je ne vous crois pas, madame... pour votre bonheur... Car, si je
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pensais mon déshonneur consommé, vous seriez déjà morte... morte là!... Quanta l'autre. .
la comtesse , tremblante. Cet autre , monseigneur , qui supposez-vous que ce soit?
le comte. Le duc.
LA COMTESSE. Le duc!...
le comte. Von-; pâlissez... C'est lui!
la comtesse. Monseigneur!
LE comte. Qu'allez-vous me dire? que votre billet ne portait point d'adresse, et que, par conséquent, il n'était pas destiné au duc, n'est-ce pas? peut-être même qu'il n'était destiné à personne? Ce serait mieux. Ou bien merépéterez-vous ce que m'a soutenu ce matin, avec une imperturbable effronterie, votre page, quand je lui ai surpris la lettre entre les mains; que le rendezvous étaitpour un certain paysan des montagnes, nommé Pierre ou Paul, je ne sais plus? En vérité , madame , vos défaites sont bonnes! et je suis bien homme à me payer d'histoires pareilles ! Moi, je vous dis que c'est le duc, et ce ne peut pas ne pas être lui. Vous ne connaissez que lui à Chambéry. Il a passé quinze jours entiers à notre château de Montrevel, sous prétexte de chasse, mais à cause de vous. Il m'a forcé de vous amener à la cour malgré mon serment. Jl est jeune, il est beau, il eit prince, il vous aime et vous l'aimez.
LA COMTESSE. Moi! je l'aime!
LE COMTE. Vous l'aimez, et il mourra!
tout est prêt. Le duc, à qui j'ai fait porter une copie de votre lettre, et qui me croiten route pour l'Italie, viendra seul ici, à huit heures ; à la même heure, le bravo Siieto...
LA COMTESSE, avec effroi. Sileto !
LE comte. Le bravo Sileto qui a promis de faire, moyennant cent ducats d'or, ce que je lui ordonnerais, montera par cette fenêtre dont il a la clef. Je le ferai cacher avec moi sous les rideaux de votre lit.
LA COMTESSE. O 111011 Dieu !
le COMTE. Oui, madame, et quand le duc entrera, nous le tuerons.
LA comtesse. Tuer le duc, monseigneur!
votre souverain ! Prenez garde, au nom du ciel ! demain la Savoie viendra vous en demander compte.
le comte. Demain il n'y aura plus de Savoie, madame. Le duc mort, ses partisans seront égorgés, sa capitale incendiée, ses états livrés...
LA COMTESSE. Livrés!
le comte. A la France, madame. C'est
un complot fait et qui, pour éclater, n'attend qu'un mot de moi.
la comtesse. Mais ce mot, vous ne le direz pas, monseigneur?
LE COMTE. Je vous jure sur mon honneur que je le dirai.
la comtesse. Quoi! tous les partisans du duc, vousles massacrerez, monseigneur?
LE COMTE. Jusqu'au dernier.
LA COMTESSE. Même ma famille?
le comte. Comme les autres.
la comtesse. Et vous ferez mettre le feu à Chambéry?
LE COMTE. Aux quatre coins de Chambéry.
la comtesse, à genoux. Ne faites pas cela, ne faites pas cela, monseigneur! Je vous demande grâce à genoux, grâce pour les vieillards, pour les femmes, pour les enfans, pour Chambéry, pour la Savoie... Tuez-moi, si vous voulez, mais ne brûlez pas votre ville ; tuez-moi, mais ne vendez pas votre pays.
LE comte. Ne me parlez point de patrie, madame, ne me parlez pas de famille, ne me parlez pas de devoir ! Devoir, famille, patrie, c'est vous qui me faites tout perdre ettout trahir. C'est votre amour qui enfonce le poignard au flanc du prince ; c'est votre infidélité qui lâche dans nos rues la guerre civile ; c'est votre bon plaisir qui met le feu à nos maisons ; c'est votre trahison qui jette la Savoie aux mains de l'étranger. J'en laisse tomber sur votre tête toute la responsabilité, madame ; et si, au milieu des hurlemens, quelqu'un dit, en voyant la ville sanglante se débattre aux bras de l'incendie : « C'est le comte de Montrevel qui se venge! » un autre répondra : « Non , c'est la comtesse de Montrevel qui s'amuse ! »
la comtesse. 0 mon Dieu!... Mais, monseigneur, je vous jure que ce n'est pas le duc.
LE COMTE. Qui donc?
la comtesse. Me promettez- vous sa vie?
le comte. Non.
la comtesse. Je ne le nommerai pas.
LE comte. Le duc mourra.
la comtesse. Que Dieu nous juge, monseigneur !
LE comte. Je vais vous conduire dans ma chambre, où vous resterez enfermée jusqu'à ce que tout soit fait. Je fermerai derrière moi cette porte, afin que personne ne pénètre ici en mon absence, excepté
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l'homme que je vous ai dit ; et, pour cela, jt- m'en vais attacher moi-même une échelle de coules à la fenêtre.
(Il soit.)