‹ ThéâtreChapitre 560 sur 846 · SCENE II · texte numérisé non relu

SCENE II

CELESTINE, M e LAROCHE.

CÉLESTINE, souriant. Madame... ( A sa mère. ) Vous ne direz pas que celui-là me trouve trop jeune pour entrer en ménage?

Mme LAitOCHE. Ma chère Célestine, aussitôt après avoir reçu ta lettre et celle de ma sœur, je suis partie du Havre, et tue voici.

célestine. Oh ! je vous en remercie!

Mme LAROCHE. Mais je ne puis pas te le dissimuler... le mariage dont vous me parlez toutes les deux me contrarie.

CÉlesti\e. Pourquoi cela, maman?...

j'ai dix4mit ans, M. Bernard en a vingtsept... depuis un an que je le connais, son caractère ne s'est pas démenti, et j'ai eu le temps d'apprécier ses bonnes qualités...

j'ai eu plus d'une fois l'occasion de m'apercevoir qu'il y avait entre nous deux une grande sympathie; ce qu'il veut, je le veux... ce que je désire, il se metirail en quatre pour me le donner.

Mme LAROCHE, avec dédain. Ce n'est toujours qu'un ouvrier.

CÉLESTINE. Un artiste... comme moi...

M. Bernard deviendra un des premiers graveurs de Paris ; il a déjà une fort belle chentelle... il est estimé, honoré pour son talent... on le considère beaucoup dans son quartier.

Mme .LAROCHE. Tout ce que tu voudras, mais i! n'est pas riche.

célestine. Il l'est assez pour moi qui ne porte envie à la position de personne... Mais vous croyez donc que la fortune, c'est le bonheur?

M""' Laroche. Ça y ressemble ifeauituip.

cllkstine. M. Bernard n'est pas riche, il ?sl mieux que cela... il est honnête, rangé, travailleur, économe... demandez .. demandez à ma tante.

M"'e Laroche. Ta tante, ta tante... ne ferait pas la même sottise que moi... elle ne consentirait pas à donner sa fille à un homme sans fortune... ta cousine Eulalie fera un bon mariage, c'est moi qui te le dis... un mariage d'argent... elle brillera,

ci loi, tu végéteras!.. (Sou/iïraiit.) Ce n'est

pas 1 embarras, ta mère n'a pas été pluf heureuse... Ma sœur, elle, a épousé un homme de commerce — ayant un beau magasin, rue Saint-Denis, au coin de la rue Saint-Sauveur , bien tenu, bien achalandé... et puis son mari savait faire ses affaires .. toujours des demoiselles de boutique jeunes et jolies... ça ne rend pas la marchandise meilleure, mais cela fait vendre quelques aunes de ruban déplus

Mais moi, j'avais épousé un commis... un employé de la guerre... une machine à écrire, sans énergie, sans ambition. ..j'avais beau lui dire tous les ans : Fais-toi donc augmenter, monsieur Laroche, demande donc des gratifications ; il y a des places vacantes ; sollicite, intrigue, intrigue, fais comme tout le monde, imite tes chefs.. . impossible de le décider... je l'ai connu à cent louis d'appointement, il est mort .1 mille écus... et encore l'avail-on réforme au bout de vingt-neuf ans pour n'avoir pas de pension à lui payer.

CÉLESTINE. Mon pauvre père !..

Mme LAKOCHE. Ah! M. Laroche était bien né hoinmede bureau .. c'était l'exactitude et la discrétion en personne... il a changé cinquante fois de patron, et jamais je n'ai su de sa bouche le nom de son ministre... Ah! le gouvernement pouvait avoir confiance en lui.

CÉLESTINE. Il était si bon!... si modeste !..

• Mme LAROCHE. Oui, et tu tiens bien de ton père pour te contenter de peu... Ah . Dieu! si j avaisdonc épousé un de ces hommes comme j'en vois tant !.. actifs, remuans, intelligens, qui arrivent on nesail par où, ni comment... mais enfin qui arrivent.. . et qui à chaque bouleversement accrochent toujours quelque chose... c'est undeces hommes-là qu'il m'aurait fallu... e'estun honnnecommecelaqu'il tefaudrait.

Si j'étais à ta place... je partirais pour le Havre, j'y passerais cinq à six mois... il y a là des négocians fort riches... qui sont garçons... et qui te conviendraient beaucoup mieux que ton M. Bernard.

CÉLESTINE. Maman, je l'aime.

M'"e LAROCHE. Tu l'aimes, ce n'est pas un eraison... l'amour n'a qu'un temps, et le mariage dure toute la vie.

célestine. Voici ma tante.

IJ I.Ai.lL GHANGlill.

Page 1