SCENE IV
EULALIE, CÉLESTINE
eulalie. Assieds-toi donc... sais-tu que voilà près d'un mois que nous ne nous sommes vues?
célestine. A qui la faute?., je suis venue deux fois ici, la semaine dernière ; la première fois tu étais sortie. . . la seconde , tu avais du inonde... et je n'ai pas voulu être indiscrète. . .
eulalie. Indiscrète! toi!., ah! ceu'est pas bien de le penser.
CÉLESTINE. Je ne suis pas libre comme toi , moi , je ne puis pas disposer de mou temps. Mon mari et moi , nous sommes
presque toujours occupés , lui à sa gravure sur métaux , moi à ma peinture sur porcelaine. Le directeur de la manufacture de Sèvres m'a donné à peindre un cabaret de mille écus pour l'empereur de Russie.
eulalie. Un cabaret de mille écus!..
Célestine. Le service entier coûtera deux cent mille francs; entre souverains les petits présens entretiennent l'amitié.
eulalie. Et ton mari?
CÉLESTINE. Bernard est content... Je viens t'invi 1er, toi et ton mari, à pendre la crémaillère chez nous, à Saint-Mandé.
EULALIE, inquiète. Comment! tu quittes Paris ?
CÉLESTINE , souriant. Non... Bernard a
fait des économies Il avait cinq à six
mille francs placés en rentes sur l'état. . . il a réuni ses capitaux, et il a acheté une petite maison de campagne de dix-huit mille fr., avenue du Bel-Air... Cela fait que maman n'ira pas s'ensevelir en province ; elle passera toute la belle saison à Saint-Mandé, où nous irons lui tenir compagnie le dimanche, et l'hiver elle restera aveenous, à Paris.. ..Mon mari a tant fait, qu'elle regrette un peu moins que je sois heureuse à ma manière — Nous ne serons qu'en famille , le général, toi, mon oncle et ma tante Granger, maman, mon mari et mon frère.
EULALIE, vivement. Ton frère?
CÉLESTINE. Oui... je ne sais pas ce qu'il a depuis quelque temps, je le trouve triste et changé ; tu n'as pas été aimable pour lui, dernièrement.
EULALIE, émue. Moi?
Célestine. Au bal de Sceaux, tu as refusé de danser avec Charles.
EULALIE. J'étais fatiguée.
CÉLESTINE. Quant il vient voir ton mari... lu as toujours un prétexte pour les laisser seuls... s'il te parle, tu lui réponds avec un air si froid., un ton de voix si dur! Le pauvre garçon — il s'interrogeait encore 'l'autre jour devant moi pour savoir ce que tu pouvais lui reprocher.... ce qu'il avait fait pour encourir ta haine car il est bien convaincu que tu le détestes
eulalie, vivement. Moi, le détester !
célestine. Cela en a tout l'air.
eulalie, se /émettant. Eh bien ! tant mieux, qu'il le croie.
CÉLESTINE, vivement. Que dis-tu ?
eulalie. Je désire lui paraître injuste, bizarre, capricieuse... je souhaite qu'il ait pour moi celte haine qu'il suppose que j'éprouve pour lui.
célestine, étonnée. Mais qu'est-ce que tu as donc ? d'où te vient cette humeur?..
EULALIE CRAKGER.
tu n'étais pas ainsi dans les premiers temps de ton mariage*
eulalie. C'est possible.
CÉLESTINE. A oyons , entre nous deux , de quoi est-il coupable? que lui reprochestu?...
m mu Rien.
CÉlestine. Alors pourquoi changer de manières avec lui? pourquoi lui faire de la peine, et à moi aussi?.. Penses-tu que je ne sois pas affligée de l'éloignement qu'on lui montre?
il lalie. Tiens, je t'en prie, ne parlons
plus de cela je suis sûre que ton frère
est plus raisonnable que toi, et qu'il n'attache pas une si grande importance à ma façon d'agir avec lui.
CÉlestine. Tu te trompes, il s'en affecte
beaucoup c'est au point qu'il m'a fait
entendre que, puisque sa présence paraissait te déplaire, il se priverait de venir à Saint-Mandé si tu acceptais mon invitation.
eulalie. Si j'y vais... il n'y viendra pas.
célestiive. Non.
EULALIE, nonchalamment. Eh bien ! j'irai...
CÉlestinl, wW/72£/;/. Ah ! pour le coup, tu ne peux pas le cacher, voilà de la haine bien prononcée...
ellalie, malgré elle. Eh ! si je le haïssais, le redouterais-je ?
CÉlestine. Que dis-tu?
Et lalie. Ah ! ma pauvre Célestine, que tu es heureuse!
CÉLESTINE. Mais la plus heureuse de noua deux, il nie semble que c'est toi... tu es jeune, tu es belle, tu es riche!... il ne te manque rien...
ellalie. Rien que ce que tu possèdes...
célestine. Moi !
eulalie. Ton mari t'aime, il te comprend... tes goûts... tes plaisirs sont les siens.
CÉlestine. C'est tout simple.... nous sommes du même âge.
eulalie. Et moi, éblouie... entraînée...
cédant à des conseils... j'ai épousé un homme plus âgé que moi... sans connaître la gravité de l'engagement que je contractais.
CÉLESTINE, aoec intérêt. Eh bien !
eulalie, avec effroi. J'ai peur de ne pas l'aimer.
CÉlestine. A l'âge du général on ne demande à sa femme qu'une bonne et sincère amitié... et je connais trop bien le cœur de ma chère Eulalie, pour craindre queja-
mais elle manque à ce qu'elle se doit à i me.
ii LAI ii . Ah! si tu savais quelle foule de pensées différentes, de sensations pénibles, de sentunens, de projets bizarres, sortent de ce cœur que tu crois connaître, et que je ne connais pas moi-même! Ecoute : dans les premiers mois de notre mariage , le général a été bon pour moi , complaisant... un peu protecteur; c'était tout naturel... il me regardait comme un enfant. A cette époque, cédant à des devoirs de famille, à des convenances de position, nous allions un peu plus souvent dans le monde, j'y voyais déjeunes femmes dont l'aisance et la gaîté contrastaient avec la réserve qui m'était imposée... j'enviais la liberté dont elles jouissaient... j'en recherchais la cause: elles avaient de jeunes maris elles aimaient... elles étaient aimées.
CÉLESTINE. J'espère que tu ne formes aucun doute sur l'attachement de ton époux?
eulalie. Ce fut à peu près vers ce tempslà que Charles, dont notre parenté autorisait les visites, multiplia les siennes... Le général l'accueillait avec bienveillance.... et moi, habituée à le voir presque tous les jours, j'étais inquiète... ennuyée... quand il ne venait pas... je sentais qu'il me manquait quelque chose. Charles nous accompagnait quelquefois j'éprouvais à le
voir un plaisir... trop grand peut-être ; car je ne tardai pas à m'apercevoir que la figure de mon cousin vieillissait beaucoup celle de mon mari Je sondai ma conscience... elle ne me reprochait rien ; j'interrogeai mon cœur. . . ah ! je ne sais ce que j'y trouvai... mais je résolus de rompre le plus tôt possible avec un sentimentdont l'innocence m'avait caché le danger.... Je ne
quittai plus M. de Ronçay dès que
Charles paraissait, je fuyais... si, maigre moi, j'étais forcée de l'écouter, de lui répondre... je le faisais, avec une froideur...
une sécheresse je m'étudiais à lui pa
raîtredure , injuste, méchante... Crois-tu encore que je le déteste ?
CÉlestine. Silence!.... on vient.... ton mari.
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