‹ ThéâtreChapitre 609 sur 846 · SCENE V · texte numérisé non relu

SCENE V

Les Mêmes, Mme GRANGER, GRANGER, Mme LAROCHE, CELESTINE.

Etienne, annonçant. M. etMme Granger, Mme Laroche, Mœe Bernard.

EULALIE G RANGER

changer. Bonjour, mon gendre... j'espère que nous vous faisons une surprise agréable.

LE BARON, contraint. Très-agréable...

GRANGEB. Je me suis dit : C'est la saison de la chasse et des vendanges, des fruits nouveaux et du gibier tendre; la campagne est fort intéressante à cette époque; t nous sommes montés en voiture pour venir vous voir.

LE BARON, avec ironie. Je vous en remercie.

Mme GRANGER. Savez- vous que nous étions inquiets?... pas de nouvelles, pas de lettres... et depuis long-temps... je n'ai pas pu y tenir davantage... je me suis dit : 11 faut que j'aille embrasser mabaronne... et je crois que j'ai bien fait de prendre ce parti-là... car il me semble que la santé de mon Eulalie n'est pas ce qu'elle était à Paris... je te trouve pâle!

eulalie. Moi !

CÉlestine. Oui... tu as l'air de souffrir. (Bas.) Tu as des chagrins.

eulalie. Non... une indisposition légère... qui ne sera rien.

Mme laroche. Quand on est riebe, il fait bon être malade... on a des drogues et des médecins à choisir... vous me direz: Cela n'a qu'un temps... on finit par partir comme les autres... mais, quand on est riche, on a la consolation de laisser de quoi à ses héritiers pour essuyer les larmes qu'ils voudraient répandre... A propos de cela, ma nièce, voilà une de tes anciennesamies de pension... qui est bien heureuse....

Suzanne Jaulin. .. la fille du marchand drapier de la rue des Bourdonnais... qui venait d'épouser ce vieux conseiller à la cour royale.

eulalie. Quel bonheur lui est-il donc arrivé, ma tante ?

Mme laroche. Elle a perdu son mari au bout de six semaines.

le baron. Et vous appelez cela un bonheur!

Mme laroche. Dam ! la voilà riche à plus de trois cent mille francs.

GRANGER. Mon gendre, s i j'en juge par l'extérieur; vous avez là une belle manufacture.

le baron. J'occupe quatre cents ouvriers.

GRANGER. Un bataillon !.. mais l'ouvrier est moins aisé à conduire que le soldat... l'ouvrier lit le Constitutionnel et le Courrier français... ça le rend plus difficile sur le prix de ses journées.

dubreuil. Mais je nevoispas là M. Bernard...

le baron, à part. Il ne me manquait plus que celui-là.

CÉlestine. Mon mari... ce n'est passa faute; mais il n'a pas pu venir avec nous à cause de son tribunal.

LE baron. Comment?..

CÉLESTINE. A la dernière assemblée des notables. . . il a été nommé juge au tribunal de commerce.

Mmc laroche. Où l'on juge tout ce qui n'est pas commerçant.

GRANGER. Moi!. .il m'a toujours manqué quelques voix pour être nommé.

DUBREUIL. Il faut bien que Bernara expie sa position brillante, car il fait des affaires d'or.

CÉlestine. Nous nenous plaignons pas, le commerce va assez bien... et, quant à mon mari, je le trouve encore plus doux, plus complaisant qu'avant mon mariage. . . depuis quatre ans bientôt que nous sommes en ménage, nous n'avons eu qu'une querelle... et encore à quelle occasion!.. En traversant le passage du Panorama...

je m'étais arrêtée, machinalement, devant la boutique de Bazin le bijoutier... j'y suis restée une minute ou deux, les yeux fixés sur une paire de boucles d'oreilles en diamans, dont la forme me plaisait assez... En quittant la boutique, pas un mot de ma part qui ait pu faire soupçonner la plus légère envie... De la part de mon mari, pas la moindre question qui ait pu faire deviner son projet... et le lendemain, en me levant, j'ai trouvé sur ma toilette... les bijoux que j'avais admirés la veille!... j'étais d'une colère!., ah! je l'ai grondé... et je l'ai embrassé!..

dubreuil. Excellente recette à l'usage des maris qui veulent se faire aimer de leurs femmes.

Mme laroche. Oh ! mon gendre ne tient pas à l'argent!., ce n'est pas que je lui en fasse un reproche... il en fait souvent un usage si honorable.... il vient de prêter vingt mille francs à mon fils pour s'établir.

EULALIE, à part. Pour s'établir !..

le baron. Et que fait-il donc... monsieur votre fils ?..

Mme laroche. Il a quitté le service de* puis un an... il est dans le commerce.... du côté de la Lorraine, de l'Alsace, de Bruxelles... le département n'y fait rien... il a de beaux appointemens!.. sept mille francs... un intérêt dans la maison... il finira par épouser la fille du patron.

eulalie, a part. Epouser !

Mme granger. Vous croyez qu'il épousera?..

MAGASIN THEATRAL

M"" LAROCHE. C'est sûr ! par malheur, elles sont deux... ruais la maison est immensément riche.

eulalie, à MmeLaro<he.MsL tante, vous auriez peut-être envie de vous reposer?

Mme LAROCHE. Ne t'inquiète pas de moi, nous avons le temps.

LE BARON. Après quatorze heures de route, on a besoin de prendre quelque chose.

G ranger. J'accepterai volontiers tout ce qu'on m'offrira.

célestine. Et moi qui n'ai besoin de rien... je demanderai au général la permission de rester avec ma cousine; deux parentes, deux amies d'enfance, qui ont été séparées depuis plus d'un an... ont bien des choses à se dire... des confidences à se faire quand elles se retrouvent...

LE baron. Comment donc!., mais un désir de Mme la baronne est un ordre pour moi !

Mme GRANGER, à sa fille. Quand je te disais que tu serais heureuse avec cet homme-là I

GRANGER. Général, nous vous suivons :

le commandement vous appartient.

dubreuil. Et moi, je vous tiendrai compagnie, en feuilletant mes journaux, sur lesquels je n'ai pas pu jeter les yeux depuis ce matin.

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