‹ ThéâtreChapitre 636 sur 846 · HENRI, MARIANNE · texte numérisé non relu

HENRI, MARIANNE

MARIANNE, à part. Je suis plus calme maintenant... Oui, c'était bien le vaisseau de Cerdic qu'on avait signalé et qu'on voit maintenant paraître à l'horizon... Allons, rentrons embrasser ma fille... (Apercevant, Henri.) Ciel ! que vois-je?... se peut-il?... Monsieur de Marsay!..

HENRI. Oui, madame, c'est moi.

MARIANNE. Malgré ma défense.

ui.Mii. Malgré votre arrêt. Je ne l'avais pas mérité... Etre éloigné de vous, c'est l'exil ! Et quel est mon crime pour le subir?

MARIANNE. Quel est votre but? que voulez-vous... je ne puis croire que vous soyez amené ici par des espérances dont je pensais vous avoir prouvé la folie.

HENRI. Vous me demandez quel est mon but, je l'ignore... mes espérances, je n'en ai point!... j'avais besoin de vivre et loin de vous, je me mourais! Ici l'on souffre encore, mais l'on vous voit du moins.

MARlAWE. Ah ! je comprends ! vous n'avez pas voulu souffrir seul. Il vous console de penser qu'en échange de vos douleurs vous rendez à une femme des tourmens,des inquiétudes qu'elle ne mérite pas, et audevant desquels elle n'a jamais été.

HF.\RI. Oh! pardonnez-moi... si je vous fais souffrir!... pardonnez-moi!... Je ne veux point troubler votre repos... non... mais laissez-moi vous voir... respirer le même air que vous, habiter la même ville.

Marianne. Mais cela est impossible... et quand jedev rais même ajouter foi à cette passion à laquelle je neveux pas, je ne dois pas croire, quand même je serais assez faible pour tolérer votre présence, qui serait un danger pour mon repos , mais non pour ma conscience, je ne puis enfreindre un vœu de mon mari que je dois respecter à

tout prix. On lui a dit que vous m'aviez recherchée avant mon mariage, que j'avais refusé celte union où ma naissance eût humilié votre famille!... On lui a dit qu'à mon dernier voyage à Paris vous vous étiez attaché à mes pas...

HENRI, vivement. Quel espion a osé...?

MARIANNE. Oh! pas un soupçon n'est entré dans le cœur de Cerdic sur la mère de son enfant... Mais la jalousie en a-t-elle besoin?... « Marianne, m'a- t-il dit, je crois à ton honneur comme à celui de ma mère, mais pardonne à ma faiblesse... je me sentirais peut-être humilié de la comparaison involontaire que tu ferais entre un homme noble, jeune, doué de tous les prestiges que peuvent donner l'usage, le inonde et l'éducation, avec moi, moi, déjà vieux pour toi, moi, sorti du peuple, simple marin!... Si je t'ai plu, si tu m 'as aimé, c'est que peut-être ta famille t'avait empêchée de fréquenter cette société pour laquelle tu es née, et dont les séductions t'auraient fait rejeter mon alliance. Mais daigne exaucer mon vœu... ne reçois pas ce jeune homme... Je ne doute pas de ta vertu, de ton amour, je ne doute que de moi !

HENRI. Et vous me condamnez à un désespoir éternel, à la mort peut-être

pour satisfaire à cette injuste exigence.

MARIAIVMC. Oui , injuste... car il n'avait à redouter aucune comparaison... Oui , c'est un homme du peuple, un marin ; mais c'est pour moi le défenseur le plus fier et le plus terrible, l'esclave le plus soumis et le plus respectueux! Cet homme, qui ne tremble devant aucun péril, frémit de me causer un chagrin et recule avec épouvante devant une de mes larmes... il me sacrifierait jusqu'au beau nom qu'il m'a donné, jusqu'à sa gloire... je ne parle pas de sa vie... il l'expose tous les jours pour son pays qu'il aime moins que moi... Et vous voulez que dans ce moment j'aille encourager l'aveu d'une passion qu'il est déjà criminel d'écouter? Oh ! monsieur, s'il en était ainsi, comment oserais-je lout-àlheure l'embrasser quand il va revenir?

comment oserais-je embrasser mon enfant? Oh! non , laissez-moi, de grâce!... laissez-moi!,.. J'ai déjà des inquiétudes dé vous avoir écouté si long-temps ; si cet entretien se prolongeait, je crois que j'aurais des remords...

HENRI. Oh ! j'aurais dû rester éloigné de vous. C'est une fatalité bien cruelle eu effet qui m'a poussé à venir ici écouter de votre bouche l'éloge de l'homme que je dois le plus détester au inonde... Mais si vous saviez combien je souffre... quand je

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pense que vous auriez pu être à moi , et que, pour de misérables intérêts d'argent, pour ne pas vous sentir humiliée devant une famille, vous m'avez condamné à un désespoir éternel en vous jetant brusquement dans les bras d'un autre!... Ali! voyezvous, vous ne savez , vous ne pouvez pas soupçonner tout ce qu'il y a d'infernales tortures au fond de celte espérance déçue, de ce bonheur manqué de si près... oh ! si vous le saviez... vous ne me parleriez pas comme vous faites... vous auriez au moins un peu de pitié... vous m'accorderiez quelques larmes pour celles qui chargent ma paupière sans pouvoir sortir!...

qui m'étouffent... qui m'oppressent... qui me dévorent... Oh ! pitié... pitié... si vous saviez comme je suis malheureux!..

MARIANNE, à part. O mon Dieu! que cet homme me fait mal!... [fiant.) Monsieur de Marsay, de grâce , pardonnez-moi à votre tour ce que j'ai pu vous dire de trop cruel... mais, voyez- vous, il faut que nous nous séparions... c'est dans votre in-' térèt, croyez-moi...

HENRI. Oui, vous avez raison... après tout , un homme né pour braver la mort ne doit pas succomber devant la douleur... Puisqu'il ne me reste plus qu à mourir, au moins je puis me choisir une fin et me la faire glorieuse. Ce brevet d'officier de marine que j'allais refuser, je l'accepte... On nart demain pour aller combattre h s escadres anglaises, je partirai... voilà du moins pour moi une chance d'être guéri.

MARIANNE. Oh! ne parlez pas ainsi, avec cette ironie amère!... elle déchire mon cœur, qui voudrait tant adoucir vos souffrances... Puisque vous voulez abandonner en désespéré l'existence brillante qui vous attendait à Versailles, votre projet est du moins noble et beau... ce n'est que votre but que je blâme... Monsieur de Marsay, ne faites que braver la mort, et ne songez qu'à la gloire qui vous attend...

HENRI. La gloin! la gloire! sans vous!... Et qu'en ferais-je? Eh ! encore si j'emportais dans mes traversées quelque gage de votre amitié... et, si c'est trop dire, de votrecompassion... jenechercheraisjamais à vous revoir!... vous en avez ma parole de gentilhomme. Mais, en échange de ce sacnficeauprèsduquel celui de ma vie ne seraitrien, nem'accorderez-vous pas quelque souvenir? quelque chose avec quoi je puisse parler de vous? quelque chose sur laquelle meslèvres puissent rendre le dernier soupir? MARI ANNE. Monsieur de Marsay!... Mais que voulez-vous? que puis-je vous donner?. . {A part.) Oh! qu'il s'éloigne!... qu'il s'é-

loigne!... car avant de voir couler ses larmes, oh! je ne savais pas tout ce que je ressentais pour lui... mais il serait bien cruel pourtant de ne pas exaucer son dernier vœu... On peut se montrer bienveillante avec un homme qu'on ne reverra jamais!... et cependant je ne sais...

HENRI. Pour la dernière fois, ne me refusez pas, madame... Est-ce donc ira crime que de donner un souvenir à celui qui vous donne sa vie ?

MARIANNE. Oh! silence!... monsieur. . .

silence!... on vient!...

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