SCENE X
RITA, LA CO.MTF.SSE, puis PEREZ.
LA COMTESSE , voulant se jeter aux pieds de Rita. Ah! madame!... au nom du ciel, sauvez, sauvez mon enfant !
rita. Comment! que voulez-vous dire ?
le sauver?... Quel danger le menace? et que puis-je faire pour l'en préserver?
la comtesse. Pardonnez , madame la duchesse... à l'émotion que j'éprouve...
à mes frayeurs... Me faire annoncer chez vous à cette heure , et lorsque dans vos salons tout est prêt pour une fête , venir troubler votre joie par l'aspect de ma douleur... Ah .' c'est mal , n'est-ce pas ? et je croirais ne pas trouver grâce devant vous, si je n'avais mon excuse dans un mot, un seul... je suis mère !
RITA. Oh ! vous n'avez pas besoin de vous justifier , madame... je m'estimerai trop heureuse si je puis sécher vos larmes, dissiper vos craintes... Parlez, qu'attendez-vous de moi ?
LA comtesse. Madame je viens vous
renouveler en tremblant une demande que mon fils vous a souvent adressée , et qui est demeurée sans réponse. Notre famille est une des plus nobles et des plus anciennes de France ; notre fortune est , je crois, égale à la vôtre.... Madame la duchesse!... Rita, voulez -vous être ma fille ? \ oulez-vous être la femme du chevalier de Vaudray... Oh ! je vous en supplie, il y va de ses jours , peut-être...
rita. De ses jours!
la COMTESSE. Oh! si, comme moi, il y a une heure , vous eussiez été témoin de son agitation , comme moi vous seriez épouvantée. Son regard fixe semblait craindre mon regard... et puis, ce baiser qu'il m'a donné... ah ! j'ai cru que c'était le dernier !
rita. Remettez-vous... bientôt il sera dans vos bras!.. Tout-à-1'heure il m'a parlé de départ , de la nécessité de quitter Versailles... mais ce n'est que ce soir qu'il doit prendre congé de moi... Il est ici.
LA COMTESSE, avec joie. Ah ! il est ici !
rita. V ous allez le voir. {Elle court à la table, et sonne; Perez paraît; elle continue.) Ecoute, Perez... sans affectation, sans laisser rien paraître... parcours les salons, trouve M. de Vaudray, et invite-le de ma part à te suivre ici... va.
Il sort par le fond.
MAGASIN THEATRAL
la comtesse. Soyez bénie , madame , vous qui comprenez les terreurs d'une mère!... vous qui semblez les partager!... Ah! maintenant, j'espère pour mon enfant... mais, madame, ne soyez pas généreuse et compatissante à demi... il vous aime... il vous aime avec passion , avec délire!... ce secret , il l'a versé dans mon sein en pleurant... Mon fils!... mon pauvre Jules!... Tous le sauverez, n'est-ce pas? vous le sauverez ?
RIT A, la faisant asseoir auprès d'elle. Veuillez m'entendre , madame la comtesse : depuis deux ans , je suis veuve de M. le duc de San-Felice... On m'avait ordonné d'être sa femme... j'obéis en tremblant , et ne voyant pour moi que chagrins et misère dans l'avenir... et pourtant, dire que ce vieillard ne fut pas pour moi généreux et bon , serait calomnier sa mémoire. .. Tout le temps que dura notre union il n'est pas d'attentions délicates , de tendres soins dont il n'ait entouré mon existence.. .mes désirs, quels qu'ils fussent, étaient devinés aussitôt que conçus...
Enfin, je n'étais plus orpheline, j'avais retrouvé le plus indulgent et le meilleur des pères!... (tristement) aussi je fus heureuse... heureuse comme pouvait l'être à vingt ans une Espagnole aux pensées ardentes et romanesques!... Je devins libre... Oh ! alors , je jurai de réaliser le rêve de toutes mes heures ; je jurai de me conserver à celui que j'étais appelée à aimer d'amour, fût-il pauvre et obscur... ou si cette joie devait m'être refusée , de mourir duchesse de San-Felice !
la COMTESSE. Et mon pauvre Jules n'est pas aimé de vous , lui, si digne de l'être !
rit A , avec fierté. Ni lui , ni personne, madame la comtesse...
la comtesse. Mais votre vieux serviteur tarde bien à revenir, et lui ! lui ! mon fils!... je ne le vois pas!...
rita. En effet... Allons , calmez-vous , dans un instant sans doute...
LA COMTESSE. Ducalme! et maintenant peut-être... Malheureux enfant! me fautil le voir expirer lentement sous mes yeux ? ou, ce qui serait plus affreux encore, le voir échapper, par un crime, aux tourmens qu'il endure ?.. .
rita. Dieu et le souvenir de sa mère écarteront de lui cette funeste pensée.
LA COMTESSE. Dieu m'a déjà deux fois épargné cette horrible douleur !
rita , la regardant avec effroi. Que dites-vous ?
LA COMTESSE. Ce que j'aurais voulu
taire au monde entier. .. ce que je voudrais oublier moi-même...
rita. Achevez !...
LA comtesse. Apprenez donc que moi, sa mère, j'ai vu deux fois déjà la mort menacer ce front chéri que j'avais si souvent couvert de mes baisers... que deux fois mes mains tremblantes ont arraché de ses mains l'arme fatale !...
RITA, épouvantée. Ah!..
la comtesse. Depuis ce moment, pour moi plus un instant de bonheur ni de repos... mais une vie de terreurs et de souffrances... le jour , lorsqu'il s'éloigne , ou que son absence se prolonge, ce sont d'horribles pressentimens qui s'emparent de mon cœur... son sommeil me semble-t-il agité, de nouvelles craintes viennent m'assaillir , et la nuit, la nuit entière me voit à son chevet , épiant et redoutant son réveil... Ah ! c'est mourir mille fois !
rita , pleurant. Madame , je vous en conjure , revenez à vous, ce trouble, cette agitation...
LA comtesse. Ah! c'est que je l'aime tant, mon Jules! Rita, s'il en est temps encore, vous révoquerez deux sentences de mort ; car si je le perdais , lui , je ne lui survivrais pas.
Ici, jusqu'à la fin de la scène, on entend exe'cuter en sourdine la musique du bal.
RITA. Yous voulez donc que j'anéantisse d'un mot toutes mes illusions , tous mes rêves de bonheur?...
la comtesse. Je veux... je veux que vous sauviez mon enfant!... Tenez... tenez, je suis à vos genoux!... j'élève vers vous mes mains jointes et suppliantes!... grâce! grâce pour mon fils !
rita. Vous, à mes pieds ! ah ! relevezvous, madame la comtesse. . . relevez-vous. . . ma mère ! relevez-vous !
la comtesse. Ah! Rita!.. ma fille!., ma fille bien-aimée ! !
Elles se jettent dans les bras l'une de l'autre, la comtesse couvre Rita de baisers. Perez entre par le fond.