SCENE V
Mme VILLETTE , MARIE.
marie. Qu'aviez - vous donc tout-àl'heure, ma bonne amie?... ce ton brusque , cette humeur soudaine... Ah ! je crois en avoir deviné la cause... oui , vous avez voulu déguiser un mot indiscret qui vous est échappé malgré vous !...
Mme villette. Comment?... qu'ai -je dit?...
marie. Pourquoi voulez-vous me cacher quelque chose ?. . . ne suis-je pas aussi votre fille?... et quoique vous ne m'ayez pas nourrie de votre sein, vous m'avez adoptée... Allons! un peu de confiance... il n'y a pas entre M. Duverney et M. Georges cet accord qui annonce une tendresse réciproque , n'est- il pas vrai , ma bonne inère ?...
Mme viLLETTE. Georges ne m'a jamais rien dit à ce sujet... il est trop bon fils pour se plaindre , il est trop délicat pour me donner un tel chagrin... mais moi j'ai tout deviné, tout vu... oui... Marie...
M. Duverney n'aime pas notre bon Georges , et c'est là le sujet de tous mes maux, de toutes les larmes que tu me vois souvent répandre... C'est que je l'aime tantT moi , cet enfant! et mon amour pour lui est bien naturel, n'est-ce pas , Marie?... je l'ai nourri... il m'a tenu lieu du fils que la mort m'a enlevé... Ali! Marie... Marie ! je suis bien malheureuse !...
MARIE. Hélas!... chaque fois que je vous accompagnais à Paris , je me suis bien aperçue que M. Georges n'était pas heureux dans la maison paternelle... Mais pourquoi cette injustice de M. Duverney pour son fils?... cette particularité bizarre n'est justifiée par rien.
Mme villette. Ah ! tu ne sais pas tout, comme moi, toi !... mais, ainsi que tu le disais tout-à-1'heure... tu es ma fille , tu m'aimes... nos deux cœurs s'entendent...
je puis maintenant te dire bien des choses que ton âge ne me permettait pas de te confier autrefois. Ecoute , M. Duverney n'a pas toujours été riche... il était même sans fortune, sans position dans le monde quand il épousa la mère de Georges, il y a de cela vingt-deux ans environ... mais élevé dans les affaires, ayant de vastes connaissances commerciales , et surtout doué de l'audace qui fait réussir, M. Duverney ne pouvait manquer de faire un beau mariage... il trouva trois cent mille francs de dot. Jeune encore, d'une santé délicate, Mœe Duverney mourut en donnant le jour... à Georges... ici, dans ce château... On me confia l'enfant... son père en prit grand soin d'abord ; je le lui portais souvent à Paris... et chaque fois il le couvrait de cadeaux et de caresses Mais au
bout de deux ans , M. Duverney se remaria et de cette nouvelle union il eut
un second fils !
marie. M. Arthur ?...
Mme villette. Alors , on me fit venir moins souvent à Paris... les cadeaux , les caresses , tout fut pour Arthur... je souffrais beaucoup de cette injuste préférence., mais je me consolais en voyant qu'on ne me séparait pas de mon enfant... on me le laissa jusqu'à l'âge de sept ans !...
marie. Oui , c'est à cette époque que mon père et moi nous sommes venus nous fixer dans ce village !...
Mme villette. Rendu à son père , qui venait de perdre sa seconde femme, Georges fut mis dans une pension... tandis que quelque temps après Arthur eut un précepteur chez lui... à celui-là des distractions , des plaisirs ; à Georges, toujours de durs travaux !...
PAUVRE MLRE !
■ame. Pauvre Georges !•••
M'"'" villette. Mais j'allais le voir souvent!... toutes les semaines, je lui portais des fruits , les plus beaux , et puis je t'encourageais à bien travailler, à contenter ses maîtres , son père, que je lui recommandais toujours de respecter et de chérir... Enfin il grandissait... il devenait savant... mais on interrompit brusquement ses études ; on le rappela dans la maison paternelle... on ne voulut pas, vois-lu , qu'il lut plus instruit que son frère, qui ne pouvait rien apprendre.
marie. C'est le ciel qui punissait M. Duverney...
Mme villette. Depuis ce temps je n'ai jamais perdu Georges de vue... il ne s'est pas écoulé d'années qu'il ne vint plusieurs fois à Ormesson. De mon coté , j'allais à Paris, on m'y gardait plusieurs jours, je pouvais étudier le caractère de mon garçon , je lui tenais lieu des maîtres qu'on lui avait ôtés trop tôt. Car, je te l'ai dit, tu le sais... dans ma jeunesse j'ai eu occasion de recevoir un commencement d'éducation... et puis moi-même ensuite j'ai lu beaucoup , afin de rapprocher un peu la distance qui me séparait de Georges... ainsi je pouvais lui donner quelques leçons... oui, moi, pauvre paysanne, je l'instruisais, je le formais sur tous les usages de la ville , sur les mœurs des riches... j'en voyais les mauvais côtés , et je le préservais d'une fâcheuse influence. Eh bien! Marie , à mesure que j'étais fière des heureux développemens du cœur et de la raison de Georges , son père semblait prendre à tâche de lui faire sentir qu'il n'avait que de l'aversion pour lui!... Oui , Marie, oui ! M. Duverney n'aime pas.. .Georges... il le hait !...
marie. Mais c'est affreux ! c'est indigne!...
Mme villette. Ah ! si tu savais tout ce que j'ai souffert quand j'eus acquis cette terrible conviction. La douleur que je ressentis fut poignante et de longue durée... Elle altéra ma santé, j'allais mourir... mais je vous devais une mère, à Georges et à toi... Je fis un effort pour vivre... et maintenant, je me soigne autant que vous me soignez... je m'aime parce que vous m'aimez... et, Dieu aidant, j'espère que je serai long-temps encore là pour essuyer les larmes de Georges, et pour veiller au bonheur de ma chère Marie...
Elle l'embrasse.
marie. Ma bonne mère!... D'ailleurs tout espoir n'est pas encore perdu... Qui
sait si M. Duverney ne reviendra pas de son erreur ; s'il ne rendra pas tôt ou tard justice à M. Georges?... Mais il faut être aveugle pour ne pas voir la différence qu'il y a entre les deux frères!... D'un côté, la noblesse des sentimens ; de l'autre tous les caprices d'un enfant gâté... Aussi, quand M. Georges vient ici, tout le monde est heureux!.. .QuandM.Arthurarrive pour satisfaire sa vanité, avec ses nombreux amis, c'est un bruit à ne plus s'entendre... sans égards pour personne, sans considération pour vous, pour votre enfant d'adoption. . . Une fois, je vous l'ai dit, ma mère!... une fois... il m'a fait entendre des paroles outrageantes. . .
Mme VILLETTE. Mais Georges a pris ta défense, Georges s'est déclaré ton protecteur.. Marie!... ma fille... unissons-nous pour être agréables à Georges... pour l'entourer de soins, de prévenances... il faut que notre tendresse lui tienne heu de celle que les siens lui refusent... il faut qu'il oublie les injustices et les rigueurs dont son père ne cesse de l'accabler. .. Oh ! oui, loin desonpère... ici, avec nous, qu'ilsoitheureux, le pauvre enfant!...