DUVERNEY , GEORGES
DUVERNEY. Eh bien, monsieur, voyons, parlez...
GEORGES. Eh quoi! mon père, ce valet ne m'en aurait-il pas imposé ?... Venait-il par votre ordre?... Avait-il reçu de vous la mission de me chasser de cet appartement pour y installer mon frère?... mais non... c'est impossible... Vous n'avez pas donné un ordre qui blesse à la fois les sentimens et les convenances!... Cet appartement ne peut être occupé que par
moi ; c'était celui de ma mère ; je le garderai non parte qu'il me plaît, mais
parce que c'était celui de ma mère... Que mon frère Arthur se serve tout à son aise de votre nom , je ne dis pas de l'influence qu'il exerce sur vous. .. pour m'enlever le
bonheur de vivre où ma mère a vécu
libre à lui, c'est un caprice de plus, et voilà tout... mais, chez moi, c'est une volonté ferme... je ne céderai pas...
DUVERNEY. Arthur est étranger à tout ceci, monsieur ; l'ordre qui vous a été signifié, c'est moi, moi seul qui l'ai donné...
GEOitt.ES, altéré. \\ ne m'est donc plus permis de douter !...
DUVERNEY. Et quand je parle, je veux être obéi, vous le savez bien.. . J'ai dit que cet appartement serait celui d'Arthur, il faut qu'il soit celui d'Arthur...
GEORGES, avec emportement. Arthur!...
toujours Arthur !... (Puis se modérant toutà-coitj).) Et par quelles actions ai-je mérité toutes les rigueurs dont vous usez continuellement envers moi?... tous mes soins tendent à vous plaire; toutes mes pensées vont à ce but... et vous ne laissez jamais échapper l'occasion de me faire sentir que vous me préférez mon frère!... A lui vos caresses, à lui cet amour dont je n'éprouve jamais ledoux encouragement!... Ma voix ne s'était pas encore élevée vers vous pour me plaindre!... Je souffrais tout en silence, parce que j'espérais toujours reconquérir votre affection... Mais aujourd'hui que je n'ai plus cet espoir, soutenu par mon bon droit, fort de ma conscience qui ne me reproche rien, je vous conjure de me dire franchement et sans détour la cause de cette préférence que mon fière Arthur ne cesse d'avoir sur moi, préférence qui m'humilie autant qu'elle me torture le cœur?...
DUVERNEY. Vraiment!... tu ne crains pas de m'interroger?... mais un mot, un seul mot, et... Ah! mais tenez, laissons cela...
Georges*. Non, monsieur, non! je veux tout connaître...
DUVERNEY. Georges!...
GEORGES. Ce mot!... ce mot qui doit me fane comprendre votre haine.'... car
vous me haïssez, mon père? vous me
baissez...
duverney. Cessez!...
Georges. Que je n'ignore plus rien...
que j'apprenne enfin la cause de votre aversion pour moi... si je l'ai méritée, cette aversion.. . Si j'ai eu quelques torts envers vous... si je vous ai offensé... à mon insu...
* Georges, M. Duverney.
MAGASIN THEATRAL
sans le vouloir... mon Dieu! eh bien, je me justifierai, je le tâcherai, du moins... et si mes paroles ne peuvent vous convaincre, mes larmes , mon repentir, vous fléchiront; et vous me pardonnerez, et vous me rendrez votre amour et votre tendresse; car je suis trop malheureux, monsieur... je suis trop malheureux...
DU VERNE Y. Georges... oubliez une parole échappée dans un moment d'humeur, de mécontentement... Vous donnez beaucoup trop d'importance aux choses...
vous avez une imagination ardente, exaltée, qui cause seule tous vos chagrins... J'en conviens , j'ai pour Arthur plus de soins, plus d'attentions que je n'en ai pour vous peut-être... mais vous, Georges, vous êtes un homme, et lui, Arthur, est encore
jeune et si vous étiez juste, si vous
ne cédiez pas à un coupable sentiment de jalousie, loin de me faire un reproche de ma sollicitude paternelle, vous seconderiez mes efforts... oui, vous auriez pour votre frère toute l'affection, toute la tendresse dont il est digne.
GEORGES. Ah! mon père! j'aime bien Arthur, mais je l'aime comme on doit aimer son frère, son ami... Oui, je l'avoue, il m'est arrivé parfois de ressentir quelques mouvemens secrets de jalousie quand je vous voyais lui prodiguer des caresses qui, partagées, m'eussent comblé de bonheur... mais maintenant que vos paroles m'ont éclairé, maintenant que je crois avoir trouvé le chemin qui peut me conduire à votre cœur , je ne me plaindrai plus, mon père, je ne me plaindrai plus... j'aimerai Arthur comme vous l'aimez; je lui témoignerai toute la tendresse, toute l'affection dont son âge a besoin... je serai son guide, son appui; je ne le quitterai jamais... et pour commencer une tâche si douce, permettez que j'occupe avec lui l'appartement de ma mère... Cet appartement est vaste, on peut facilement y loger deux... Je vous le demande comme une grâce ?... ordonnez que vos fils vivent ensemble , là-haut, égaux au moins aux yeux de tous, s'ils ne peuvent l'être dans votreamour! Vous le voulezbien, n'estce pas, mon père? vous le voulez bien?...
-duverney. J'y consens...
GEORGES. Merci, mon père, merci!...
Et il se précipite sur la main de Duverney, qu il couvre de larmes et de baisers.
Mme YILLETTE, entrant dans ce moment, avec joie, à part. Que vois- je!... ah ! mon Dieu !... il y avait long-temps que je n'avais éprouvé tant de bonheur!...
Moment de silence.
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