SCENE XL DUVERNEY, GEORGES
GEORGES. Vous m'avez fait demander, mon père?
duverney. D'où venez-vous, monsieur ?
de Saint-Denis?... Quel motif si puissant vous conduisait donc à Saint-Denis?
GEORGES. Pardon , mon père! je vois que je vous ai déplu... Mais voici mon excuse : je vous avais entendu dire que des envieux , des jaloux , avaient tenté de mettre obstacle à votre élection ; et comme je me suis souvenu que j'étais lié avec les fils des deux électeurs les plus influens, j'ai été les trouver pour les prier de parler à leur père en faveur du mien.
DUVERNEY, avec inquiétude. Et n'avezvous vu que ces deux personnes ?. ..
GEORGES. Oui, mon père, parce que je n'avais nul patronage, nul appui auprès des autres... sans cela j'aurais couru chez tous... et je ne les eusse quittés qu'après les avoir convaincus que votre nomination était une juste récompense de vos talens et de votre dévouement sincère au bien du pays...
DUVERNEY, lui tendant la main. Voilà des sentimens qui vous font honneur.
GEORGES. Ces sentimens , je vous les dois. Pouvais-je mieux employer ma constance et mon courage qu'à vous seconder dans une ambition si digne en tout du .nom que vous portez çt de votre rang dans
le monde ? Tous mes soins , tous mes vœux ne tendent qu'à vous prouver combien votre fils vous respecte et vous aime. DUVERNEY, en s' asseyant. Asseyez-vous, Georges , et écoutez-moi. (Il s'assied à droite.) Jusqu'à présent, je ne vous ai jamais parlé de mes affaires, qui sont aussi les vôtres... mais la maturité de votre esprit me permet de vous faire une entière confidence...
GEORGES. Je saurai me montrer digne de la confiance que vous placez en moi , mon père.
duverney. J'y compte... je n'ai pas voulu donner à votre jeunesse les soucis qui assiègent continuellement dans les transactions commerciales ; les intérêts pécuniaires sont aujourd'hui la base solide de l'existence ; il faut, pour les diriger, de
la fermeté, du caractère A votre âge,
le cœur a besoin d'illusions... et les affaires exigent un esprit positif... Ne regardez pas ces paroles comme un préambule à quelque fâcheuse nouvelle , c'est l'explication naturelle de ma conduite. Je voudrais pouvoir prolonger encore une heureuse insouciance; mais j'ai besoin de votre secours ! . . .
GEORGES. Ah! mon père c'est me
traiter selon mes désirs et selon mon cœur!...
duverney. Ces derniers temps ont été funestes pour moi : mon activité a pu seule conserver à ma maison le crédit dont elle jouit ; mais un nouveau coup me frappe , et mes intérêts seraient gravement compromis... si je ne me hâtais d'y porter remède !.. Un de mes correspondans vient de suspendre ses paiemens , et il avait à moi des sommes... énormes... Dans la situation politique où je me trouve, je ne puis abandonner un poste où le pays m'appelle... Cependant il faut, dans cette circonstance, quelqu'un qui puisse me remplacer... je ne saurais attendre d'un étranger l'ardeur, le zèle nécessaire. . .
GEORGES. Sans doute... Et quand vos fils sont là...
duverney. Je ne me suis pas trompé!., vous le comprenez, vous m'êtes devenu indispensable... (// se lève et passe à gauche.) Les instructions que vous trouverez à Paris vous faciliteront le succès de cette ambassade... 11 faut partir. ..sans retard... GEORGES. Je vais demander des chevaux ! . . .
duverney. Un bâtiment n'attend que vous pour mettre à la voile au Havre.
* Georges, DiiYcmcy.
PAUVRE MKRE!
GEORGES , étonné. C'est donc un voyage .'...
niMiiM.v, oitement. Il s'agit de ma loi tune , de la vôtre. La dot de votre mère est compromise ; vous partirez aujourd'hui... pour le Sénégal.
georges. Au Sénégal! (A part.) 0 Marie !
DLXERXEY. Hésitez-VOUS?
GEORGES. Non, mon père, non... mais aller si loin , me séparer de vous , m'expatrier, ne plus vous revoir peut-être...
duverney , froidement. Préférez-vous ma ruine et la vôtre?
georges. Oh ! non, mon père.
DUVERNEY. D'ailleurs, vous n'avez rien à craindre , le Sénégal est une possession
française le gouverneur est de mes
amis... Allez tout disposer pour votre départ, et revenez ici me faire vos adieux. Il faut que dans deux heures vous soyez à Paris.
GEORGES , dans la plus grande émotion.
Sitôt?... ah ! mon Dieu ! mon Dieu!
DUVERNEY, avec intention marquée. Allons, Georges, mon ami, plus de fermeté... ne pleure pas ainsi... Crois-tu donc que je ne souffre pas en me séparant de toi?...
GEORGES. Serait-il vrai?
diiverney. Pourquoi ce doute? n'es-tu pas mon fils.... mon fils que j'aime?
GEORGES , se laissant tomber aux pieds de son père. Ah ! je les entends donc enfin sortir de votre bouche, ces douces paroles! je les attendais , j'en avais besoin pour soutenir mon courage... Partir! je le puis maintenant, j'en aurai la force; car mon père m'aime !... Tu avais raison de compter sur mon obéissance, et puisqu'il s'agit de tes plus chers intérêts , tu ne pouvais mieux les confier qu'au dévouement d'un fils — Mon bon père!... je suis heureux en ce moment...
Fansse sortie.
duverney , à part. Il partira maintenant. (A Georges , qui va pour sortir, et en lui tendant la main.) Georges!..
GEORGES , baisant avec effusion la main de Dui>erney. Tous mes chagrins sont effacés... tu m'aimes!
Sortie très-vive; Duverney reste e'mn involontairement.