I.IÉTAr.D
Ali ça! eh bien! quand partez-vous donc? thibaudier, après avoir regardé autour de lui. Ce soir, après le couvre-feu.
Est-il bien Dieu possible que vous ne me fassiez point un conte? .
THIBAUDIER
Non, non, non, non; il est même temps et bien temps que je m'en aille.
liétard.
Est-ce que c'est l'amour de ce gentil Margerin, l'imagier de la cathédrale, pour votre nièce Ali\ qui vous effraie assez pour vous presser si fort?
THIBAUDIER
Hum ! hum ! je ne suis déjà pas si tranquille de ce côté-là, quoiqu'il ait obéi ponctuellement à l'injonction de ne plus mettre le pied à ma boutique liétard.
Il me semble que vous auriez pu vous montrer moinssévère. Margerin est un garçon honnête, modeste, bien élevé. Sa profession d'imagier, honorable et lucrative, le met en bon rapport aveede nobles seigneurs et de dignes ecclésiastiques. On dit même qu'il a reçu de Versailles trois rouleaux de louisdoubles pour une collection de miniatures sacrées qui l'ont mis très en vogue.
THIBAUDIER
Je sais, je sais tout cela comme vous, et aussi ce que vous allez me dire pour conclure : Que ne mariez-vous ensemble les deux enfans!
LIÉTARD
C'est, en effet, ma pensée.
THIBAUDIER
Eh bien! je ne peux pas les marier, parce que cette belle et blanche Alix, que j'ai chez moi depuis l'âge de dix-huit mois, comme fille d'un de mes frères, [avec mystère) n'est pas ma nièce plus que la vôtre.
LIÉTARD
Oh! oh!
TUIB*UDIER .
C'est la fille du duc de Cressac , poursuivi comme protestant lors de la révocation de l'édit de Nantes, et obligé de prendre la fuite et de se réfugier en Bohème.
LIÉTARD
Eh! quels rapports existaient donc entre le duc et vous , pour que vous affrontiez tous les tristes résultats possibles d'un pareil service?
THIBAUDIER
Né au château le même jour que le père d'Alix, dont mes parens étaient régisseurs, il n'a jamais oublié que nous avions passé ensemble notre enfance, et lorsque le temps de l'infortune est arrivé, l'honnête et brave seigneur est venu en cachette frapper à ma porte par une nuit froide et pluvieuse, et, me montrant un enfant dedix-huitmois enveloppé dans son manteau, il m'a demandé avec une digne simplicité : « Thibaudier, mon ami, les catholiques pillent et brûlent tout là-bas; ma tète est mise à prix; je tâcherai de la sauver si je suis tranquille sur le sort d'Alix. Veux-tu garder ma fille? — Comment! si je veux, monseigneur ! m'écriai-je en la prenant de ses bras ; c'est bien de l'honneur que vous me faites. » Et pleurant à chaudes larmes de cette preuve d'estime, je cherchais à baiser ses mains pour l'en remercier; il serra les miennes, l'honnête homme, et me dit en sortant pour adieu : « Mon pauvre ami, prions Dieu qu'il éclaire le roi, car il est bien mal conseillé.»
LES CHIENS DU MONT-SAINT-BERNARD
LIÉTARD
C'est bien , Thibaudier, c'est très-bien; et je connais de fort bonnes gens, selon le monde, qui n'en auraient pas fait autant que vous.
THIBAUDIER
Pendant dix-sept ans que je restai sans nouvelles, je n'eus qu'à nie louer de sa modestie et de sa docilité. Il y a cinq mois, un certain Joannes, un Bohémien au teint cuivré , m'apporta un petit coffre contenant des pierreries de famille, des titres et des parchemins , avec une dépêche que le duc de Cressac avait tracée pour moi quelques heures avant de mourir. Or, mon cher maître, les titres constatent qu'Éléonore Françoise Alix, le seul rejeton direct, l'unique héritière de la famille, n'ayant pas quitté la France, aura droit, d'après les ordonnances, à la succession de son père.
LIÉTARD
Ah ! quel bonheur pour cette chère enfant!
THIBAUDIER
Assuré de la protection de messire Esprit Fléchier, l'évéque deNimes, mon parent, je me préparais alors tout doucement à vendre mon fonds de boutique pour l'automne, dans trois mois, et à me rendre à Paris avec ma famille, pour y solliciter l'agrément de sa majesté notre grand roi Louis XIV, afin qu'Alix pût rentrer dans les biens de ses ancêtres.
Et quelle circonstance vous a fait changer ces dispositions et précipiter votre départ ?
THIBAUDIER
Un incident bien imprévu : dimanche dernier, le seigneur de Maufilàtre , arrière parent... oh ! mais très-éloigné des Cressac, capitaine du roi en Dauphiné, et très-zélé, d'aucuns disent trop zélé catholique , est venu sans préparation pour me demander la main de ma nièce.
LIÉTARD
Ah ! bah ! voilà qui est singulier, un arrièreparent qui vient s'offrir pour épouser sa cousine sans le savoir.
THIBAUDIER
Il le savait, le rusé gentilhomme! il le savait par le messager du duc de Cressac défunt, ce Bohémien Joannes, qu'il a pris à son service; et c'est lorsqu'il a connu, comme je l'ai appris, l'envoi des pierreries , la naissance d'Alix, ses titres et ses droits, qu'il est venu faire à ma barbe du désintéressement, assuré qu'il était d'en être bien largement récompensé ; malgré cela, je crus devoir parler de sa demande à notre Alix.
LIÉTARD
Ah ! voyons !...
THIBAUDIER
Elle répondit, mais résolument , que, choquée des grands airs et de la familiarité suffisante du gentilhomme, elle ne pouvait le souffrir, et que d'ailleurs elle ne serait jamais la femme d'un fanatique connu par sa cruauté envers les malheu-
reux religionnaires , dont il était le plus ardent persécuteur.
LIÉTARD
Diable! diable!... elle a de la tète!
THIBAUDIER
Il fallut faire passer ce refus... aussi poliment que possible, et je m'attendais à quelque vilain éclat; le capitaine se contint, Dieu merci; il se retira même assez convenablement, et ne reparut point à la boutique; mais dans les huit jours qui ont suivi... j'ai vu tantôt lui, tantôt Joannes, quelquefois tous les deux, rôder, chuchotter à la brune dans les environs, comme des gens aux aguets; et comme je connais la moralité du pèlerin, craignant quelque trame, quelque trahison, quesais-je! quelque enlèvement...
LIÉTARD
Oh! il en est capable!
thibaudier prenant Liêlard par le bras, lui dit à demi-voix.
Tenez, avais-je raison de vous dire que le mat tre et le valet ourdissent quelque noirceur; les voyez-vous là-bas, de quel air ils examinent ma maison et se la montrent en marchant? Ourdis sez, mes bons amis, tournez autour de la cage, mais ne comptez pas sur les oiseaux. Je ne veux pas avoir l'air de m'occuper d'eux. Voilà mon porteur, je rentre avec lui.
LIÉTARD
Adieu donc et bon voyage ; j'attendrai de vos chères nouvelles!
TniBAUDIER.
Et vous n'attendrez pas long-temps. Adieu!
lisse serrent la main ; Pierre passe en les saluant ; Maufilàtre et Joannes entrent en scène comme des gens qui se promènent ; Thibaudier rentre chez lui derrière le porteur ; Lie'tard sort à l'oppose' de la maison.