‹ Théatre (volume 3)Chapitre 15 sur 191 · L^OREILLE D*ALIX · texte numérisé non relu

L^OREILLE D*ALIX

En vérité, je suis bien plus petite et bien mieux ourlée que l'oreille de ma sœur.

SAINT BON AVENTURE, se détachant da vitrage et se projeunt comme une ombre sur le col d'Alix.

Alix, Alix, prends garde!

SATANAS

Ce n'est pas de jeu, Père éternel ; tu triches, cela n'est pas honnête; tu devais me laisser agir. J'aperçois aussi par là les anges gardiens des deux créatures; s'ils ne s'en vont, je les plumerai tout vifs.

LE PÈRE ÉTERNEL

Tu prends la mouche hors de propos. C'est la rétraction du soleil à travers les vitraux.

SATAN AS

A d'autres ! Le soleil n'est pas de ce côté, et les autres ombres se projettent toutes en sens inverse.

LE PÈRE ÉTERNEL

Allons, Bonaventure, remonte à ta fenêtre et replace-toi dans ta chape de plomb.

AZRAEL, au paradis, dans sa stalle.

Elle est perdue! elle est perdue! Distraite pendant la messe!

HAGDALENA.

Perdue! et pourquoi? J'en ai bien fait d'autres, moi qui vous parle, et cependant me voilà ici; elle se repentira après, et la confession la rendra plus blanche que neige.

SATANAS, sous la figure du fils du comle.

Mademoiselle, voici votre missel qui était tombé à terre ; il est tout fripé et tout taché ; daignez accepter le mien. Laissez-moi celui-ci : j'ai un enlumineur fort habile qui réparera le dommage.

BLANCHEFLOR.

Monseigneur, vous êtes bien bon... (Elle ou?re le livre.) Âh! mon Dieu! qu'il est beau! que ces figures sont bien peintes! quelles couleurs éclatantes! Le ciel n'a pas d'azur plus limpide que celui-ci. Comme cet or brille! comme ces fleurons sont délicatement entrelacés! que ces marges sont ornées avec goût! C'est un livre très-précieux. Voyons les images. (Elle feuillette le livre.) Quel est donc ce sujet? je ne le connais pas. Un jeune homme et une jeune fille qui se promènent

seuls dans un beau jardin en fleurs ; leurs yeux brillent d*un éclat extraordinaire, leurs lèvres s'épanouissent comme des roses. Le jeune homme a un brgis autour delà jeune fille; on dirait qu'ils vont s'embrasser. C'est étrange, mais je n'ai jamais vu de pareilles vignettes dans un livre de messe. Gomme ils ont l'air heureux ! Je suis toute troublée, et il me vient des pensées qui ne m'étaient pas encore venues... Ah! que vois-je encore? un autre couple : la femme est & moitié nue, ses cheveux inondent ses blanches épaules, ses bras diaphanes sont noués au cou d'un beau cava- Uer; les lèvres de la femme sont collées aux siennes, elle a l'air de boire son haleine. Apparemment c'est la parabole de l'enfant prodigue quand il est chez les

courtisanes. (EUe tourne encore quelques feuillets; les images deviennent de plus en plus licencieu.-es.) Je me Sens la figure

tout en feu; je ne voudrais pas voir et je regarde. Que tout cela est singulier!

SATAN AS

Si cette vertu-là était seule dans une chambre, le premier vice un peu bien vêtu qui se présenterait en aurait bon marché. Sa gorge palpite comme une eau pendant l'orage, ses joues sont plus rouges que des cerises, ses yeux sont humides. Comme l'idée du plaisir agit sur ces jeunes têtes ! Ces trois pauvre» petites vertus théologales ne sont réellement pas de force à

lutter contre sept gros gaillards de péchés capitaux!

BLANCHEFLOR.

Il me semble qu'il serait bien agréable d'être embrassée ainsi par ]e page Valentin; il a les dents si blanches et les lèvres si roses ! Voyons encore cette image; je n'en regarderai plus après.

SATAN AS

Tu les regarderas Jusqu'à la dernière, ou je veux m'emporter moi-même.

MIZAEL, là-haul.

Mais c'est qu'elle y prend goût ! Aurait-on cru cela? L'eussiez-vous cru, Desdemona?

DESDEMONA

Je ne le croyais pas; mais ma suivante Émilia n'était pas de mon avis, et prétendait que la chose était commune.

MIZAEL.

Fiez-vous donc à ces petites prfides qui s'en voiït l'œil baisse et les mains croisées sur la modestie !

MA6DALENA.

Je vous avais bien dit qu'il n'y avait rien de si chanceux que d'aimer des honnêtes femmes; il y a toujours là-dessous quelque déception.

DESDEMONA

Gomme vous y allez, Magdalena ! Parce que vous

uvez mené une conduite pour le moins équivoque, il ne faut pas...

MAGDALENÂ.

Allez donc, madame Tamoureuse de nègres, qui vous êtes sauvée de nuit de chez votre père, le digne Brabantio !

DESDEMONA

C'était avec mon mari ; il faut suivre son mari, et je me moque de ce que...

MA6DALENA.

Je veux bien croire que les soupçons du moricaud sur Cassio fussent injustes ; il y avait un motif qui vous empêchait de prendre un amant : les enfants que vous auriez faits avec lui auraient été blancs, et cela vous aurait vendue.

DESDEMONA

Peut-on dire de pareilles horreurs? J'en ai les larmes aux veux.

CHRISTUS

Paix, Magdeleine! respectez un peu la plus belle fille de mon poète Shakspeare.

BLANCHEFLOR.

Si j'avais un amant qui ressemblât au jeune seigneur peint sur cette miniature, je serais bien heureuse.

LE PRÊTRE

0 salutaris hostia!

SATÂNAS, se sauvant.

Je brûle! je brûle!

BLANC HEFLOR.

Est-ce que j'ai dormi et rêvé? Où est donc le livre que je tenais tout à Theure?

ALIX

Tu cherches ton livre? le voilà.

Elle lui donne son véritable livre de messe. BLANCHEFLOR.

Mon Dieu! pardonnez-moi la coupable distraction que j*ai eue pendant votre sainte messe : il s*est passé en moi quelque chose qui n'est pas naturel : l'air que je respirais m'enivrait comme du vin ; mon souffle me brûlait les lèvres, les oreilles me tintaient, mes tempes battaient, des images impures dansaient devant mes yeul. Je ne me suis jamais sentie ainsi.

LE PÈRE ÉTERNEL

Pauvre enfant ! je le crois bien ! Mizaël, descends lui dire que je lui pardonne.

MIZAEL.

Blancheflor, Dieu vous pardonne.

BLANCHEFLOR.

Je me sens plus tranquille.

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