‹ Théatre (volume 3)Chapitre 155 sur 191 · PREMIER TABLEAU · texte numérisé non relu

PREMIER TABLEAU

Le Ihéâire repréicntc un riche boudoir dans le style du dixseptième siècle. — Au fond, de grands trumeaux de glace ; portes à droite et à gauche.

La jeune comtesse Gemma, entourée de ses femmes et de ses compagnes, essaye devant la glace la toilette qu'elle se propose dç mettre au bal donné pour fêter sa sortie du couvent. Les caméristes lui présentent tour à tour des fleurs et des diamants sans qu'elle arrête son choix, et ces différents groupes se répètent gracieusement dans les miroirs. Gemma a une double raison pour vouloir être belle; Massimo, le célèbre

peintre de Naples, fait son portrait, et ce portrait, destiné à être mis sous les yeux du prince de Tarente, a eu un tout autre résultat que celui espéré par le comte de San-Severino, qui rêve pour Gemma, sa pupille, une haute alliance; car la jeune fille, pendant les séances assez nombreuses, s'est éprise du bel artiste. Massimo va venir achever son ouvrage, comme l'indiquent le chevalet et la toile placés dans un cohi de la chambre.

Pendant que les femmes se sont éloignées pour aller chercher quelques parures, une porte s'ouvre mystérieusement, et Gemma, en arrangeant sa coiffure, voit du fond de la glace, deux yeux ardents et fixes s'attacher sur elle avec une expression étrange ; lorsqu'elle se retourne, l'homme qui projetait cette image a déjà disparu.

Cette apparition elfraye et trouble Gemma; elle éprouve un malaise subit, une langueur inexplicable ; le premier fil*du réseau qui doit l'enlacer est noué, et bien qu'elle s'imagine avoir été le jouet d'une hallucination, elle est sous le charme.

L'homme qui a pénétré dans le boudoir de Gemma, par le moyen d'une camériste infidèle, est le marquis de Santa-Croce; un débauché et un dissipateur cherchant à réparer par l'alchimie et les sciences occultes les brèches faites à sa fortune ; il a, dans ses travaux

hermétiques, retrouvé le secret du magnétisme connu autrefois des adeptes, et dont Mesmer sera plus tard le grand prêtre ; de cette force inconnue il se sert pour satisfaire ses passions ; il a résolu de dominer Gemma et de la contraindre à l'épouser ; mariage qui lui donnerait plus d'or que ses alambics et ses creusets. N'entendant pas de bruit et jugeant Gemma seule, le marquis de Santa-Croce rentre, et voyant la jeune

fille affaissée sur un fauteuil, il étend lesmain$ vers elle et lui fait des passes magnétiques. Cédant à cette influence irrésistible. Gemma se lève chancelante, endormie, n'ayant plus de libre arbitre et fascinée comme l'oiseau par le serjient. Elle tourne autour de Santa- Croce avec tous les signes de la passion; elle se penche amoureusement vers lui, l'enlace de ses bras, car telle est la volonté du magnétiseur.

Le 'majordome Giacomo entre, laissant à peine le temps à Santa-Croce de se cacher derrière un rideau ; il vient annoncer l'arrivée du peintre et semble tout surpris de voir sa maîtresse debout, immobile, dans une pose extatique et ne lui répondant pas : il se retire fort intrigué. Santa-Croce réveille Gemma et s'esquive par la porte secrète.

La jeune fille sort comme d'un rêve et ne se souvient pas de ce qui s'est passé, comme cela arrive dans le somhicil magnétique.

Massimo vient terminer le portrait. — Gemma, en cherchant à se remettre dans la pose, forme un groupe avec ses compagnes. Pendant que l'artiste travaille, oubliant son rôle de modèle, elle quitte sa place et se penche sur l'épaule du peintre, qui brouille au hasard les couleurs sur sa palette, troublé par la beauté de Gemma, dont il devine et partage l'amour.

On annonce le marquis de Santa-Croce ; il veut voir de quelle manière Gemma, éveillée, le recevra, et quel progrès a fait son influence. Par un effet de contraste assez commun en magnétisme, la jetme comtesse, à l'état de veille, ressent l'aversion la plus profonde pour celui qu'elle aime endormie, comme si son âme voulait se venger de la violence qu'on exerce sur elle. Lorsque Santa-Croce s'approche d'elle et la salue, elle frissonne et pâlit ; lorsqu'il s'incline sur sa main pour la baiser, elle fait un geste d'horreur, et laisse tomber avec mépris la rose qu'il lui offre : ces marques d'aversion ne font pas sortir Santa-Croce dç sa froide et hautaine politesse; il contient du regard Massimo irrité et jaloux, et répond courtoisement au comte de San-Severino, tuteur de Gemma, qui l'invite à la fête donnée pour sa pupille, ainsi que Massimo, et Angiola, sœur de l'artiste.

Resé seul un instant, Santa-Croce ramasse la rose dédaignée et la magnétise; il met sa volonté et son

désir dans le cœur de la fleur épanouie, et lui donne la puissance d'attirer Gemma qui, en effet, revient bientôt sur la pointe du pied, les bras étendus, et se dirige vers la rose qu elle respire avec délices et place à son corsage. — Le marquis, caché dans l'ombre, assiste à cette scène et sourit orgueilleusement. — Gemma sera à lui. — la rose agira sûr elle, et, à la fm du bal, il enlèvera sa conquête. — Des amis sûrs, à qui il donne ses instructions, l'aideront dans cette entreprise hasardeuse.

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