‹ Théatre (volume 3)Chapitre 21 sur 191 · CHŒUR DE PAPILLONS · texte numérisé non relu

CHŒUR DE PAPILLONS

Les gouttes de rosée se balancent aux feuilles des marguerites; les abeilles font l'amour aux belles fleurs et boivent le nectar au fond de leurs calices. Déployons nos ailes bleues et rouges aux rayons du soleil ; nous sommes les fleurs du ciel, les fleurs sont les papillons

de la terre.

SATANAS

Que tout cela est assonimant, et comme la nature est ennuyeuse ! quelle fadeur ! quelle monotonie! De l'herbe, des arbres, de la terre ; je ne connais rien de moins récréatif, si ce n'est les descriptions des poètes bucoliques. Ah ! Théocrite et Virgile sont de grands sots, et M. de Florian aussi. Par le premier péché de la mère Eve! l'enfer est encore plus amusant; on y a au moins le plaisir de tourmenter quelqu'un. Si je n'avais affaire ici, j'y retournerais bien vite. Après tout, l'on n'est bien que chez soi, et l'on s'habitue à tout, même à griller éternellement. A force de me chauffer, je suis devenu frileux, et je grelotte de froid devant ce pâle soleil. Ta création, Père éternel, est quelque

chose d'assez mesquin, et tu ne devrais pas t*en enorgueillir comme tu le fais ; le moindre décorateur d'opéra est plus imaginatif. Voici un point de vue qui est des plus médiocres ; ce ciel est plat et cru, il a l'air dé papier peint ; ces lointains ne fuient pas, ces nuages ont des formes saugrenues ; ces terrains sont mal coupés. Gela serait sifflé au premier acte d'un mélodrame, et le directeur mettrait à la porte un peintre qui aurait barbouillé un pareil paysage.

CHRISTUS, en paradis. ,

Satanas a le ton bien superlatif; il devrait se faire critique et écrire dans les journaux «

LE PÈRE ÉTERNEL

Comme il parle irrévérencieusement de mon ouvrage! A-t-on jamais vu un drôle pareil? Il me prend je ne sais quelles envies de le foudroyer uil peu*

SPIRITUS SANCTUS

C'est moi qui suis le plus spirituel des trois, et, eil vérité, ce ne le serait guère. Allexrvous vous battre en duel avec Satanas comme un petit grimaud avec le feuilletonniste qui trouve son ouvrage mauvais?

ALIX

Tiens, voilà une fraise ; comme elle est rose !

SATÀNAS , sous la forme d'une moUcIie.

Moins que tes lèvres, moins que celles de ton sein.

BLANCHEFLOR.

Comme elle sent bon !

SATAN AS

Moins bon que ton haleine.

ALIX

Quel plaisir de se promener sous les larges feuilles des châtaigniers, avec des grappes de fleurs pour girandoles !

BLAKGHEFKHl.

Sur un gazon couleur d'espérance, tout semé de marguerites et de pâquerettes, dont la rosée s'égrène sous les pieds comme un collier de perles dont on casse le fil! ,

ALIX

Voici une marguerite qui a un cœur d*or et des feuilles d'argent ; questionnons-la.

BLANCHEFLOR.

Pourquoi faire? nous n'avons pas d'amoureux.

ALIX

Nous pourrions en avoir si nous le voulions; il y en a beaucoup qui en ont, et qui ne nous valent pas.

BLANCHEFLOR.

Qu'importe ? Voyons ce que la fleur va dire, cela nous amusera. C'est pour toi que j'arrache ces feuilles. M'aime-t-il ? Un peu, beaucoup, pas du tout. M'aime-

t-il? Un peu, beaucoup, pas du tout. Il ne t'aime pas du tout, c'est positif.

Tu t'es trompée, tu as sauté une feuille.

BLANCHEFLOR.

J'ai bien compté.

ALIX

Non ! te dis-je.

SATAN AS

Que la nature des femmes est une singulière nature ! Voici une petite fille qui ne connaît l'amour que pour en avoir entendu parler, et qui s'indigne à la seule supposition que l'amant qu'elle n'a pas pourrait peut-être ne point l'aimer. Le moment est venu de nous montrer. La petite sera enchantée de faire voir à sa sœur que la marguerite en a menti. Çà, quelle figure allonsnous prendre? don Juan ou Lovelace? Don Juan est usé comme la soutane d'un séminariste Du l'escalier d'une fille de joie; Lovelace est un peu plus inédit, et je ne doute point que sa perruque poudrée et son habit à la française ne fassent un effet merveilleux; il a bien meilleur air que don Juan, ce mauvais racleur de guitare. J'aurais bien pris la figure de Chérubin, mais nos donzelles sont trop jeunes pour être marraines ; elles n'ont pas encore l'âge qu'il faut pour dire d'une manière convenable au page qui n'ose pas :

« Osez ! )) et elles ne savent pas le prix d'un enfant qui veut cesser de l'être et en faire d'autres.

Satanas prend la figuro de Lo^elace.

AUX

Quel est ce beau cavalier qui s'avance vers nous? Sa démarche est élégante, il a l'air tout à fait noble et le plus gracieux du monde. C'est sans doute un seigneur étranger, car son costume n'est pas celui des jeunes hommes de cette ville.

BLA^CHEFLOR.

On dirait qu'il veut nous aborder.

SATANAS, en Love lace.

Mesdemoiselles, pardonnez-moi si je me mêle à votre entretien sans y être convié ; mais j'ai entendu, sans le vouloir, une partie de votre conversation. Vous avez fait, à une lleur rustique et sotte qui ne sait ce qu'elle dit, une question à laquelle votre miroir eût répondu plus juste et plus pertinemment. Je m'inscris en faux contre la réponse de la fleur, et je suis sur que tous les gens de goût en feront autant que moi.

ALIX

L'honnêteté vous fait dire là des choses que vous ne pensez sans doute point.

SATAMAS.

Je sais ce que je dis et je dis ce que je pense ; vous

allez voir que cette marguerite-ci aura plus de bon sens

que Fautre. (il l'effeuille.) Je ne suis pas seul maintenant, et voilà une fleur bien avisée qui parle comme moi. Vous seriez plus incrédule que saint Thomas si vous ne vous rendiez à tant de témoignages.

BLANCHEFLOR, à part.

Comme il a de Tesprit, et qu'il est beau ! Mais il ne. parle qu*à ma sœur.

MA.GDALENA, au paradis.

Desdemona, ne trouvez-vous pas que Satanas a l'air le plus galant du monde avec son costume de Lovelace? Son habit tourterelle, sa veste gorge-de-pigeon, son bas de soie bien tiré, sa bourse, son épée d'acier et son claque lui donnent une tournure coquette et triomphante qui lui va on ne peut mieux ; on le prendrait pour uii marquis ou pour un faiseur de tours, tellement il a de belles manières. Comme il l'ait Tœil à cette petite niaise ! comme il marche sur la pointe des pieds, les coudes en dehors, le nez au vent, la bouche en cœur! comme il se rengorge et fait la roue ! comme il ponctue chaque phrase d'un adorable petit soupir respectueusement poussé ! Il lui présente la main. Remarquez, je vous prie, comme son petit doigt est agréablement écarquillé, et son index posé de façon à faire briller un magnifique solitaire admirablement enchâssé ! Ah ! le scélérat ! ah ! l'hypocrite ! Quel comédien parfait ! Une femme ne feindrait pas plus habilement. Quel

adorable monstre cela fait! N'est-ce pas, Desdemona, le jeune lieutenant Gassio n'avait pas meilleure mine et n'était pas plus aimable?

DESDEHONA.

Magdalena, vous êtes d'une impertinonce sans égale, et, en vérité, vous vous souvenez un peu trop du vilain métier que vous avez fait. Je suis une honnête femme, moi, et je ne sais pas ce que vous voulez dire.

MAGDALENA

Vous le savez parfaitement, et c'est ce qui fait que vous vous fôchez.- Quelle dame Honesta vous êtes ! on ne peut plaisanter une minute avec vous. Gassio est convenu lui-même...

Page 1