‹ Théatre (volume 3)Chapitre 37 sur 191 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

FLORINS

Mes chers seigneurs, je ne puis que .vous répéter ce que je vous ai déjà dit, — ma maîtresse n y est pas.

Ceci est de la dernière fausseté, je Tai vue en descendant de ma chaise, le front appuyé à la vitre de sa fenêtre.

LE CHEVALIER

Je ne croirai qu'elle n y est pas que si elle vient nous le dire elle-même.

LE DUC

Nous prend-elle pour, des créanciers, ou pour des hommes de lettres qui viennent lui offrir des dédicaces?

M. DE VAUDORÉ

Nous ne sommes pas des drôles et des maroufles sans consistance; — cette consigne ne nous regarde pas. — Messieurs, vous n'avez pas la vraie manière d'interroger les soubrettes, (ii tire sa bourse.) — Tiens, Florine, sois franche, ta maîtresse est chez elle?

FLORINE

Oui, monsieur.

M. m VAUDORE.

Je savais bien, moi, que je la ferais parler.

LE CHEVALIER

Voilà qui est féroce de se celer de la sorte à des amis tels que nous, qui n'avons jamais manqué un de ser soupers. — Quelle ingratitude !

M. DE VAUDORÉ

Fais-nous entrer^ petite.

Votre éloquence est bien persuasive, monsieur ; mais je me vois, bien à regret, forcée de garder votre bourse sans vaus ouvrir la pocte.

M. DE VAUDORÉ

Ah çà ! mais, — Florine, tu es pire que Cerbère : tu prends le gâteau, et tu ne laisses point passer.

FLORIKE.

Je connais mes devoirs.

LE DUC

Puisque les choses en sont là, je suis décidé à faire le siège de la maison; je vais établir un pétard sous la porte ou pousser une mine jusque dans Talcôve de Célinde. Je sais où elle est, Dieu merci !

FLORINE

Monsieur le duc est un homme terrible !

M. DE VAUDORÉ, à part.

J'ai bien envie de retourner faire ma cour à la Rosimène ; — il est vrai qu'elle m'a reçu fort durement. — Être chassé, ou ne pas être admis, les chances sont égales ; — je reste. — Mon Dieu, qu'en ce siècle de corruption il est difficile d'avoir une affaire de cœur !

LE CHEVALIER

Allons, Florine, ne nous tiens pas rigueur ; il n'est pas dans tes habitudes d'être cruelle.

FLORINE

Vous aimez vous faire répéter les choses : — ma maîtresse est chez elle, c'est vrai, mais c'est comme si elle n'y était pas. Madame ne veut recevoir personne, ni aujourd'hui, lii demain, ni après ; c'est une chose

résolue ; nous voulons vivre désormais loin du bruit et du monde, dans une solitude inaccessible.

LE DUC

Traderi-dera, — nous y mettrons bon ordre; nous n'avons pas envie de mourir d'ennui tout vifs. Nous poursuivrons Célinde jusqu'au fin fond de sa Thébaïde. — Que diable ! après avoir montré à ses amis un si joli visage pétri de lis et de roses, on ne leur fait pas baiser une figure de bois de chêne étoilée de clous d'acier.

LE COMMANDEUR

Célinde, la perle de nos soupers ! Célinde qui trempait si gaillardement ses jolies lèvres roses dans la mousse du vin de Champagne moins pétillant qu'elle!

LE MARQUIS

Célinde qui chantait si bien les couplets au dessert, qui nous amusait tant ! Célinde, ce sourire de notre joie, cette étoile de nos folles nuits !

LE CHEVALIER

Elle se'retire du monde !

LE DUC

Elle se fait ermite et vertueuse !

LE CHEVALIER

C'est ignoble!

C'est monstrueux !

M DE YAUDORË.

Que faites-vous donc, ainsi claquemurées? A quoi passez-vous votre temps ?

FLORINE

Nous lisons le Contrat social^ et nous étudions la philosophie.

^ LE COMMANDEUR

Je gage que votre philosophie a des moustaches et des éperons.

LE MARQUIS

Célinde est amoureuse d'un nègre ou d'un poëte^ pour le moins.

LE DUC

, Quelque espèce de ce genre.

LE CHEVALIER

Fi donc ! Célinde est une fille qui a des sentiments et qui n^aime qu'en bon lieu ; c'est un caprice qui ne peut durer*

LE COMMANDEUR

Comment allotls-nous faire pour nous ruiner f

LE MARQUIS

Elle avait une fantaisie inventive à dessécher en un an la plus riche veine des mines du Pérou. Il faudra maintenant trouver nous-mêmes la manière de dé- [Jenser notre at*gent. Son absence se fait cruellement sentir. Vous n'allez pas me croire, tant c'est ridicule,

mais il y a plus de quinze jours que je n'ai rien emprunté; je ne sais que faire de mes richesses. Tiens, duc, veux-tu que je te prête mille louis?

LE DUC

Merci ; je joue du soir au matin pour me préserver d'une congestion pécuniaire.

LE MARQUIS

Il faut y prendre garde, c'est grave. Vois plutôt ce gros financier, il est bourré d'écus, de louis, de doublons et de quadruples que son gilet mordoré a toutes les peines du monde à contenir, il va éclater un de ces jours, il mourra d'or fondu.

LE DUC

Il n'y avait que Célinde pour empêcher de pareils malheurs!

LE CHEVALIER

Qu'allons-nous faire aujourd'hui?

LE DUC

Ma foi, je ne sais, mon cher ; je m'étais arrangé dans l'idée de passer ma soirée chez Célinde. Du diable si j'imagine rien !

LE COMMANDEUR

Parbleu ! restons. Si Célinde ne veut pas y être, ce n'est pas notre faute. Nous sommes ici un peu chez nous, d'ailleurs.

J'ai donné la maison.

LE COMMANDEUR

Moi, l*ameublement.

LE MARQUIS

Moi, la livrée et les équipages.

LE CHEVALIER

Nous sommes ici eu hôtel garni...

TOUS

Par nous.

LE COMMANDEUR

Restons-y.

LE CHEVALIER

Voilà des cartes ; faisons un whist.

FLORINE

Y pensez-vous, messieurs? — Vous oubliez que vous n'êtes pas chez vous.

LE DUC

Au contraire, ma belle, nous nous en souvenons. — A combien la fiche, monsieur le chevalier ?

LE CHEVALIER

A un louis, pour commencer.

Messieurs, de grâce...

LE CHEVALIER

Si tu dis un mot de plus, Florine, Ton te fera em-

brasser M. de Vaudoré, qui est aujourd'hui dans un de ses beaux jours de laideur.

FLORIRE.

Je vous cède la place, et vais informer ma maîtresse de ce qui se passe.

LE DUC

Ce serait vraiment un meurtre de laisser prendre à une aussi jolie fille que Célinde des habitudes sauvages et gothiques ; maintenons-la malgré elle dans la bonne route, et ne lui laissons pas perdre les traditions de la belle vie élégante.

LE CHEVALIER

La voici elle-même ; notre obstination a produit son effet.

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