SCÈNE III
SATAN AS
C'est moi, vieille barbe grise, moi, Satanas, le diable, comme on dit; ce qu'il y a de plus grand après toi, le gouffre après la montagne.
\ LE BON DIEU
Que faisait mon portier saint Pierre, avec ses clefs î Où avait-il la tête de te laisser entrer ici pour nous empester de ton odeur de soufre?
SATANAS
Saint Pierre n'était pas à sa loge ; il était à se pro-
mener. Il vient, grâce à moi, si peu de nK)nde ici, que sa charge est une vraie sinécure.
LE BON DIEU
Beaucoup d'appelés et peu d'élus.
SATAN AS
11 n y a dans ton paradis que des mendiants, des imbéciles et des enfants morts à la mamelle ; on y est en bien mauvaise compagnie; chez moi, c'est bien différent : ce ne sont que papes, cardinaux, empereurs, rois, princes, dames de haut parage, poëtes, savants, courtisanes, saints du calendiier : la société est la plus réjouissante du monde, et Ton ne saurait en trouver une meilleure.
LE BON DIEU
Je n^ sais pas à quoi il tient, mon bel ange roussi, que je ne te précipite à cent mille lieues au-dessous du neuvième cercle d'enfer, et que je ne t'y fasse river avec dès chaînes de diamant.
SATAN AS
Père éternel, tu te fâches, donc tu as tort.
LE BON DIEU
Maudit, pourquoi as-tu fait ah! ah! lorsque j'ai ordonné à mes anges de chanter le Te Deum ?
SATANÀS.
Par mes cornes et ma queue, vous faites vous autres beaucoup de vacarme pour peu de chose, et en cela
vous ressemblez beaucoup aux rois de la terre ; vous voilà bien fiei*s pour deux âmes de petites filles que je n*.ai pas seulement essayé de tenter, comptant bien qu'elles me reviendraient tôt ou tard, et cela sans que je m'en mêle.
LE BON DIEU
Vous êtes bien fanfaron, monsieur du diable !
SATAN AS
Parions, seigneur Dieu, que je les fais tomber en péché mortel d'ici avant deux jours.
LE BON DIEU
Souviens-toi de Job.
SATAN AS
Job était un homme, le cas est bien différent.
VIRGO IMMACULATA.
Satanas, vous n'êtes pas galant, à ce que je vois.
SATAN AS
Pardon, madame la Vierge; c'est moi qui le premier ai fait, pour la première fois, la cour à la première femme ; sans être fat, je me puis vanter de ne pas avoir trop mal réussi.
LE BON DIEU
La moitié de la besogne était faite : Eve était gourmande et curieuse, et sou mari n'était pas un grand sire ; mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit ; que veux-tu que je parie, avec toi, mécréant?
SATÂMAS.
Si je perds, je vous rendrai les âmes de cinquante de vos saints qui sont à cuire dans la grande chaudière.
LE BON DIEU
Et si tu gagnes?
SATÀNÀS.
Si je gagne, jurez par votre barbe de m*accorder la grâce à'Éloa^ ce bel ange femelle qui m'a suivi par amour en enfer ; elle ne s'est pas révoltée contre vous, et l'anathème n'a pas été fulminé sur elle; qu'elle reprenne sa place parmi les anges.
LE BON DIEU
Tu n'es pas aussi diable que tu es noir; j'accepte tes conditions, et je suis fâché de ce que ma parole soit irrévocable, car tu es un bon compagnon et j'aimerais assez l'avoir en paradis. Mais quelle est cette voix que j'entends là-bas, là-bas, si faible que l'on ne sait si c'est un chant ou une plainte?
SPIRITUS SANCTUS
Je la reconnais, c'est la voix d'Ëloa, l'amoureuse de Satanas.
LE BON DIEU
Que dit-elle? Depuis deux ou trois éternités que je suis celui qui est, j'ai l'ouïe un peu dure.
GURISTUS.
Sphères harmonieuses, ciel de cristal qui vibrez
comme mi harmonica, suspendez votre ronde et faites taire un instant votre musique, afin que nous puissions entendre !
LA SPUËUE.
Je t obéis, ô maître ! et ne cliante plus.