LE 6 JUIN
Par une rue étroile, au cœur du vieux Paris,
Au milieu des passants, du tumulte et des cris,
La tète dans le ciel et le pied dans la fange,
Cheminait à pas lents une figure étrange :
C'était un grand vieillard, sévèrement drapé,
Noble et sainte misère, en son manteau râpé.
Son œil d'aigle, son front argenté vers les tempes,
Rappelaient les fiertés des plus mâles estampes,
Et l'on eût dit à voir ce masque souverain,
Une tète romaine à frapper eu airain.
Chaque pli de sa joue austèiement creusée
Semblait continuer un sillon de pensée,
Et dans son regard noir, qu'éteint un sombre eimui,
On sentait que l'éclair autrefois avait lui.
Le vieillard s'arrêta dans une pauvre échop[je.
Le roi-soleil alors illuminait l'Europe,
El les peuples baissaient leurs regards éblouis,
Devant cet Apollon qui s'appelait Louis.
A le chanter Boileau passait ses doctes veilles ;
Pour le loger, Mansard entassait ses merveilles;
Au coin d'un carrefour, auprès d'un savetier.
Pied iiu, le grand Corneille attendait son soulier*
Sur la poussière d'or de sa terre bénie
Homère sans cliaussiirc, aux chcmius d'Ioiiie
Pouvait marcher jadis avec l'antiquité,
Beau comme uu marbre grec par Phidias sculi)té ;
Mais Homère à Paris, sans crainte du scandale,
Un jour de pluie, eût fait recoudre sa sandale.
Ainsi faisait l'auteur d'Horace et de CiiDia,
Celui que de ses mai us- la Muse couronna,
Le fier dessinateur, Michel-Ange du drame,
Qui peignit les Romains si grands, — d'après son âme !
0 pauvreté sublime ! ù sacré dénûment,
Par ce cœur héroïque accepté simplement !
Louis, ce vil détail que le bon goût dédaigne,
Ce soulier recousu me gâte tout ton règne.
A ton siècle vanté de lui-même amoureux,
Je ne pardonne pas Corneille malheureux;
Ton dais fleurdelisé cache mal cette échoppe.
De la pourpre, oii ton faste à grands plis s'enveloppe.
Je voudrais prendre un pan pour Corneille vieilli,
S'éteignant loin des cours dans l'ombre et dans l'oubli.
Sur le rayonnement de toute ton histoire,
Sur l'or de tes soleils, c'est une tache noire,
0 roi ! d'avoir laissé, toi qu'ils ont peint si beau,
Corneille sans souliers, Molière sans tombeau.
M;iis pourquoi s'indiguir? — Que viennent les années,
L'équilibre se fait entre ces destinées :
Li' roi rentre dans l'ondjro, et le poêle en sort,
Va chacun à sa place c.<t remis par la n)ort.
Pour courtisans Vorsaillc a gardé ses statues,
Li'S adulations et les eaux se sont tues :
Versaille est la Palmyreoù d.)rt la royauté.
Oui dis deux survivra, génie ou majesté?
L'aube monte pour l'un, le soir descend sur l'autre.
Le .spectre de Louis aux jar^liiis de Le Nùlru
ANMVEUSAIRE 1 •; CORNEILLE. 217
Erre seul, et Corneille, éternel comme vm dieu, Toujours sur son autel voit reluire le feu Que font briller plus vif à ses fêtes natales Les générations, immortelles vestales !
Quand en poudre est tombé le diadème d'or, Son vivace laurier pousse et verdit encor; Dans la postérité, perspective inconnue, Le poëte grandit et le roi diminue !
UN Db PIERRE CORNEILLE *.
• Au momonl où le (ravail de celle cdilion était entièrement achevé, nous avons retrouve des documents curieux relatifs au Prologue qu'on vient de lire; nous les avons places en appendice (Voir page 413).