‹ ThéatreChapitre 167 sur 232 · A GÉRARD DE NERVAL · texte numérisé non relu

A GÉRARD DE NERVAL

J'aurais bien voulu, mon cher Gcr.rJ, l'aller rejoindre au Caire, comme je te l'avais promis ; lu n'as pas de peine à le croire : j'aimerais mieux me promener en devisant avec loi au bord du Nil, diins les jardins de Schoubrah, ou gravir la montagne de Mokallam, d'oiî la vue est si belle, que de polir de la semelle de mes bottes les différentes espèces de bitume et d'asphalte qui s'étendent depuis la rue Grange-Batelière jusqu'à la rue du Mont- Blanc. Jlais quel est Thomme qui fait ce qu'il veut, excepté toi peut-être? Comme don César de Bazim, lu vois des femmes jaunes, noires, bleues, verlcs ; lu vois des ibis et des rats de l'iiaraon, homme heureux ! Moi, je n'ai pas quille Paris, mille soins m'ont empêché ; on a toujours à la patte quelque fil invisible qui se fait sentir au moment où l'on va s'envoler; sans compte;' le feuilleton, tonneau des Danaides où il faut verser chaque semaine une urne de prose, et la page à finir, et la page à commencer, et l'espoir trompé chaque jour, et tous les chers ennuis dont la vie est faite. Enfin, je suis resté, et, ne pouvant le suivre, je me suis fait construire un Orient et un Caire, rue Le l'cleticr, à l'Académie royale de musique et de d..iisc, à dix minutes de chemin de chez moi.

On n'est jias toujours du pays qui vous a vu nailre, et, alors, on cherche à travers tout sa vraie patrie ; ceux qui sont faits de la sorte se sentent exilés dans leur ville, étrangers dans leurs foyers, ettourmcnlés de noslalsies inverses. C'est une bizarre maladie : on

est comme des oiseaux d.e passage cncagés. Quand arrive le temps du départ, de grands désirs vous agilent, et vous êtes pris d'inquiétudes en voyant les nuages qui vont du côté de la lumière. — Si Ton voulait, il serait facile d'assigner à chaque célébrité d'aujour- \ d'hui non-seulement le pavs, mais le siècle où aurait dû se passer ! son existence véritable : Lamartine et de Vigny sont Anglais modernes ; Hugo est Espagnol-Flamand du temps de Charleï-Quint ; Alfred de Musset, Napolitain du temps de la domination espagnole ; Deramps, Turc asiatique; Marilhat, Arabe; Delacroix, Marocain. On pourrait pousser fort loin ces remarques, justifiables jusque dans les moindres détails, et que viennent confirmer même les types de figure. — Toi, tu es Allemand ; moi, je suis Turc, non de Conslantinople, mais d'Éu'y|ite. Il me semble que j'ai vécu en Orient; et, lorsque, pendant le carnaval, je me déguise avec quelque cafetan et quel(iue tarbouch authentique, je crois reprendre mes vrais habits. J'ai toujours été surpris de ne pas entendre l'arabe couramment; il faut que je l'aie oublié. En Espagne, tout ce qui rappelait les Mores m'intéressait aussi vivement que si j'eusse été un enfant de l'islam, et je prenais parti pour eux contre les chrétiens.

Dans cette préoccupation de l'Orient, un jour de pluie grise et de vent aigre, j'avais commencé, par réaction sans doute, je ns sais quoi, comme un petit pneme turc ou persan ; et j'en avais déjà écrit vingt vers, lorsque cette idée judicieuse me tomba du plafond, que, si j'en écrivais davantage, personne au monde ne les lirait sous aucun prétexte. Les vers sont la langue des dieux, et ne sont lus que par les dieux, au grand désespoir des éditeurs. Je jetai donc mes strophes dans le panier aux ébauches, et, prenant un carré de papier, je confiai mon sujet aux jolis petits pieds qui, de quatre lignes d'Ii< nri Heine, ont fait le dernier acte de Giscllc.

Voici à peu près quelle avait été ma fantaisie, h laquelle je n'attacliiî, d'ailleurs, aucune importance; cha(pie bouffée d'opium, clia(|ue cuillerée de hacbich en fait éclore de plus belles et de plus merveilleuses.

Dans l'intérieur d'un han-m aux colonnettes de marbre, aux pavés de mosaïque, aux murailles découpées comme dos guipures, au milieu des parfums s'élevanl en nuages, des jets d'eau retombant en rosée de |)('rles, un jcîune homme beau, riche comme un prince des Mille et une Suils, rêve nunclialammi'nt, h; coude noyé dans la crinière d'un lion, le pied posé sur la [ioryc d'une de ces Abyssines

dont la peau est toujours froide, même lorsque souffle le vent de feu du dôsert : — une espèce de don Juan oriental, arrivé au bout des voluptés et non pas des désirs ! Son catalogue ne se compose pas dos dernières venues, de la grande dame ou de la griselte, de la courtisane ou de la petite pensionnaire, de tout ce que le hasard écrit sur la liste du don Juan européen. Ce n'est pas l'intrigue, l'aventure, les complications, les maris trompés, que cherche mon don Juan; c'est la possession de la beauté dans toutes ses formes et sous tous ses aspects. Chrétien, il eût été un grand peintre ; mais, dans une religion qui ne permet pas la reproduction de la figure humaine de peur d'idolâtrie, il ne peut fixer ses rêves que par des tableaux réels. Dans ce sérail unique, se trouvent réunis tous les types de la perfection féminine : la Géorgienne aux formes royales, la Grecque au profil droit découpé en'camée, l'Arabe pure et fauve comme un bronze, la juive à la peau d'opale, inondée d'opulents cheveux roux, l'Espagnole fine et cambrée, la Française vive et jolie, cent chefs-d'œuvre vivants que signeraient Phidias, Raphaël, Titien ; et cependant Achmet répèle tout bas cette ghazel mélancolique que le sultan Mahmoud jetait à l'azur du Bosphore, du haut des terrasses du sérail ; « J'ai quatre cents femmes, et je n'ai pas d'amour. »

En effet, qu'est-ce que le corps sans l'âme, la lampe sans la lumière, la fleur sans le parfum? Qu'importe au triste Achmet que les plus belles odalisques se roulent de désespoir sur les peaux de tigre? que la cadine trouble de ses pleurs dans l'eau du bassin le reflet de son charmant visage ? Il reste froid au milieu de l'amour qu'il inspire ; en vain l'eunuque, ministre de ses plaisirs, achète au poids de l'or les plus rares esclaves, rien ne peut retenir un instant le i-egard distrait du maître. La matière le rebute et le fatigue. Comme tous les grands voluptueux, il est amoureux de l'impossible ; il voudrait s'élancer, dans les régions idéales, à la recherche de la beauté sans défaut ; l'ivresse ne lui suffit pas, il lui fout l'extase ; à l'aide de l'opium, il tâche de dénouer les liens qui enchaînent l'âme au corps ; il demande ;i Thallucination ce que la réalité lui refuse. Ainsi, ces youx bleus comme le jour ou noirs comme la nuit, ces épaules nacrées, ces bras pohs, ces poitrines satinées que gonfle le souffle de la vie, toute cette jeunesse, tout cet éclat, ne suffisent pas à charmer l'ennui de ce cœur insatiable. A côté des formes les plus pures que puisse revêtir la beauté humaine, il se dit : (c N'est-ce donc que cela? » Ce qu'il appelle de toutes ses forces, c'est l'esprit.

2CG . THKATIÎE.

c'est l'âme, c'est le rayon. Il veut d'un amour avec des ailes de flamme, un corps de lumière qui se meuve dans l'infini et dans l'élernité comme un oiseau dans lair.

La terre, symbolisée par Aclimet, tend les bras vers le ciel, qui la regarde tendrement par les yeux dazur de la Péri. — En effet, si les mortels ont, depuis les temps les plus recules, rêvé des unions divines, le ciel, dans rimmorlcl ennui de sis félicités, a souvent chercbé des distractions sur la terre. C'est une si belle cliose d'aimer, de souffiir, de briller un instant et de disparaître pour toujours, que les an: es désertaient le paradis et descendaient ici-bas pour avoir comit e ce avec les filles des hommes ; toutes les mythologies ne sont plemes que de cela : sans compter les innombrables ara/ars de Brahma et de Vichnou, l'histoire de Jupiter n'est qu'une perpétuelle incarnation. Encore ne se contente-t-il pas de se faire homme, il se fait béte pour réussir plus sûrement. — La matière se plaint de la pesanteur de ses chaînes, de la conuptibililé dé ses formes, elle aspire à l'idéal, à l'infini, à l'éternel. — L'esprit, au contraire, dans sa mélancolie abstraite, désire la sensation, l'émotion, la douleur même ; il s'ennuie de n'avoir point de corps, le besoin du sacrifice et de la passion le tourmente.

Toujours les paradis ont clé monotones :

La douleur c;l immense et te plaisir liorné,

El Danle Aligliicii n'a rien iniagiuc

Que de longs anges blancs avec des niiniics jaunes.

Les musulmans ont fail du ciel un giajul >érait ;

Mais il faut èire Turc i>our un pareil travail.

Notre Péri là-linut s'ennuyait, quoiijue belle; C'est être mallieiireux que d'être heurcuv toujours. Elle eût voulu gnùler nos plaisirs, nos amours, £lre femme et soufi'rir ainsi qu'une morlelle. L'clernilé, c'est long! — Qu'eu faire à moins d'aimer? Ltîla s'éprit d Athmet; qui pourrait l'en blùmer?

Achmet et la Péri, c'est-à-dire la matière et l'esprit, le désir et l'amour, se rencontrent dans l'extase d'un rêve, comme dans un champ neutre; ce n'est que lorsque les yeux du corps sont ondormi^ que les yeux de ràinc s'éveillent. Les liens charnels sont dénoués, et le inonde invisible se révèle, les esprits du ciel descendent, ceux de la terre montent, et des unions myslérieuscs s'accomplissent dans un vague crépuscule où l'on pressent déjà l'aurore du jour

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éternel. — Mais toute initiation demande des épreuves, toute foi appelle le martyre. [I ne suffit pas d'avoir vu l'esprit de ce blanc de neij^e et de finmme qui caractérise les apparitions sur le Thabor symbolique ; il faut encore le reconnaître dans ses incaVnations, sous les humbles voiles de la chair, sous l'enveloppe fragile et périssable. Après l'avoir compris par le cerveau, il faut le comprendre par le cœur : le désir n'est rien sans l'amour ; cette essence aérienne va emprunter un corps : celle que vous aurez aimée à l'état de péri, il faut l'aimer à l'état de femme, sans ailes, sans couronne, sans puissance.

Le beau mérile de croire 'a la divinité entourée de splendeurs, assise sur un trône d'éblouissemenls avec un soleil pour marchepied ! — Sacrifiez-vous pour l'esprit comme l'esprit se sacrifice pour vous; quittez la ttrre comme il a quitté le ciel, et, de la réunion de ces deux dévouements naîtra l'ange complet, c'est-à-.lire un être dont chaque moitié aura renoncé à son bonheur pour le bouheur de l'autre ; l'égoïsme de l'âme et l'égoïsme de la matière sont vaincus, et de ce double anéantissement résulte la félicité suprême. — La terre est le rêve du ciel, le ciel le rêve de la terre, telle est l'idée fondamentale de ce poëme tourné en ronds de jambe. — Tu vois, mon cher ami, que la Péri, ballet-pantomime en deux actes, est aussi convenablement bourrée de mythes, que peut le désirer un professeur d'esthétique allemand. Je serais désespéré qu'on m'accusât de manquer de profondeur à propos de chorégraphie et que l'on put croire que je n'ai pas lu la symbolique de Kreutzer.

Maintenant que je t'ai expliqué l'idée du poëme que je voulais faire, je vais te donner quelques détails sur le ballet qu'on représente 'a l'Académie royale de musique, et cela, sans que ma modestie on souffre le moins du monde, car la Péri est l'œuvre de Coralli et de Burgmuller, de Carlolta et de Pctitpa, et je puis en parler avec éloge comme d'une chose qui m'est totalement étrangère.

Et, d'abord, je te remercie beaucoup des détails locaux que tu m'as envoyés et qui ne me sont arrivés que lorsque mon siège était fait; mais comment diable aurais-je placé parmi les comparses de l'Opéra ces Anglais vêtus de caoutchouc, avec des chapeaux de coton piqué et des voiles verts pour se préserver de l'oplithalmie ; ces Français étranges, portant fièrement et en guenilles les modes de 1S 10 ; ces Turcs ridicules, nccosti es de l'unifonne do M.iimioud, en polnuaises à brandebourgs et en l-arhoudis cufoncés jusqu'aux \"ux'?

Le costume des femmes fell;ilis, que tu dis si gracieux, et qui consiste en une tunique fondue des deux côtés, depuis l'aisselle jusqu'au talon, 'n'aurait guère pu être réalisé qu'avec des niodificaiions qui lui auraient ôlé tout son caractère. Cependant je crois, lorsque tu reviendras, que tu seras content de la décoration du premier acte, qui représente une salle du harem d'Achmet. Cela ne ressemble pas à CCS cafés turcs ornés d'oeufs d'autruche, chargés, dans les opéras et les ballets, de donner une idée des magnificences orientales. C'est un intérieur vrai, bien étudié, d'une exactitude parfaite. Voilà bien les murailles de stuc, les lambris de carreaux vernissés, le plafond aux caissons de cèdre, les voûtes travaillées en ruche d'abeilles, les vases aux larges ailes, plems de roses et de pivoines ;et jiuis, !ù-!)as, au fond, dans l'ombre fraifhe et recueillie, le long divan qui invite au repos, le cabinet doré où l'on serre les tasses, les cafetières, les pipps : une décoration habitable, et dans laquelle un vrai croyant ne se trouverait pas trop dépaysé.

Si tu as été dans les cafés des fumeurs d'opium et que lu aies fait tomber la pâte enflammée sur le champignon de porcelaine, je doute que, devant tes yeux assoupis, il se soit développé un plus brillant mirage que l'oasis /éerique exécutée par MM. Sécban, Diéterle et Despléchin, qui semblent avoir retrouvé la vaporeuse palette du vieux Breughel, le peintre du paradis. Ce sont des tons fabuleux, d'ime tendresse et d'une fraicheur idéales; un jour mystérieux, qui ne vient ni de la lune ni du soleil, baigne les vallées, effleure les lacs comme un léger brouillard d'argent, et pénètre dans les clairières des forêts magiques ; la rosée étincelle en diamants sur des fleurs inconnues dont les calices sourient comme des bouche^ vermeilles; 1(!S eaux et les cascades miroitent sous les brancbes7''c'est un vrai songe d'Arabe, tout fait de verdure et de fraîcheur. Jamais peutêtre, à moins de frais, l'Opéra n'avait obtenu un plus brillant effet. Ouebiues aunes de toile, quelques pots de couleur, une ramjtc de gaz, et c'est tout. Le. pinceau, manié par une main habile, est un grand magicien.

Quelque charme que puissent offrir les Péris orientales aveclcurs pantalons rayés d'or, leur corset de pierreries, leurs ailes de perroquet, Ifturs mains peintes eu rouge et leurs paupières teintes en noir, je doute qu'elles soient plus jolies que Carlotta, et surtout qu'elles dansent aussi bien.

Au second acte, quand le rideau se lève, tu verras, du haut d'une

terrasse, le Caire à vol d'oiseau, et tu no voudras jamais croire que MM. Philastre et Cambon n'ont pas été en Egypte. La forteresse, la mosquée du sultan Hassan, les frêles minarets qui ressemblent à des hochets d'ivoire, les coupoles d'étain et de cuivre qui reluisent ça et là comme des casques de géant, les terrasses surmontées de cabinets de cèdre, puis, là-bas, tout au fond, le Nil débordé et les pyramides de Giseh perçant de leur angle de marbre le sable pâle du désert; rien n'y manque, c'est un panorama complet. Je ne sais trop ce que j'aurais vu de plus en allant là-bns moi-même.

C'est dans la salle du harem, entr'ouverte un moment pour l'apparition de la Péri, et sur la terrasse du palais d'Achmet, que se passe l'action du ballet, rendue légère à dessein pour laisser toute latitude au chorégraphe. — Je ne te parle pas d'un petit bout de prison, qui n'est là que pour donner le temps d'allumer les splendeurs de l'apothéose et de mettre les nuages en place. Par la fenêtre de cette prison, on jette sur les crochets Achmet, qui a refusé de livrer l'esclave, dont la Péri a pris le corps : tu penses bien qu'elle ne le laisse pas arriver jusqu'aux terribles pointes, et qu'elle l'emporte avec elle dans son beau royaume d'or et d'azur. J'aurais préféré la décoration primitive qui rappelait le tableau de Decamps, et laissait à la scène toute son épouvante. 11 y avait peut-être un effet de surprise dans ce corps lancé, qui montait au lieu de descendre, et tombait en plein paradis. Mais les habiles et les prudents ont prétendu que le ballet ne se prêtait pas à de telles violences, et peutêtre ont-ils raison. Du reste, cela est peu important ; le principal dans un ballet, qu'il soit écossais, allemand ou turc, c'est la danse, et jamais ballet n'a été plus heureux sous ce rapport que celui de la Péri : le pas du songe a été, pour Carlotta, un véritable triomphe; lorsqu'elle paraît dans cette auréole lumineuse avec son sourire d'enfant, son œil étonné et ravi, ses poses d'oiseau qui tâche de prendre terre et que ses ailes emportent comme malgré lui, des bravos unanimes éclatent dans tous les coins de la salle. Quelle danse merveilleuse ! Je voudrais bien y voir les péris et les fées véritables ! Comme elle rase le sol sans le toucher I ou dirait une feuille de rose que la brise promène : et pourtant, quels nerfs d'acier dans cette frêle jambe, quelle force dans ce pied, petit à rendre jalouse la Sévillane la mieux chaussée ; comme elle retombe sur le bout de ce mince orteil ainsi qu'une flèche sur sa pointe !

A la fois correcte et hardie, la danse de Carlotta Grisi a un cachet

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tout particulier; elle ne ressemble ni à Taglioni, ni à Elssler; chacune de ses poses, chacun de ses mouvements est marqué au sceau de l'originalité. — Être neuf dans un art si borné 1 — Il y a dans ce pas un certain saut qui sera bieuiôt aussi célèbre que le saut du Niagara. Le public l'attend avec une curiosité pleine de frémissement. Au moment où la vision va finir, la Péri se laisse tomber du haut d'un nuage dans les bras de son amant. Si ce n'était qu'un tour de force, nous n'en parlerions pas ; mais cet élan si périlleux forme un groupe plein de grâce et de charme; on dirait plutôt une plume de colombe soutenue par l'air qu'un corps humain qui se lance d'un plancher; et ici, comme en bien d'autres ocaisions, il faut rendre justice à Petitpa ■. comme il esRlévoué 'a sa danseuse 1 comme il s'en occupe! comme il la soutient! Il ne cherche pas à attirer l'attention sur lui, il ne danse pas pour lui tout seul ; aussi, malgré la défaveur qui s'attache aujourd'hui aux danseurs, est-il parfaitement accueilli du public, fl n'affecte pas cette fausse grâce, cette mignardise ambiguë et révoltante qui ont dégoûté le public de la danse masculine. Mime plein d'intelligence, il remplit Icftij^urs la scène et ne dédaigne pas les jilus minces détails ; aussi son succès at-il été complet, et il peut s'attribuer une part des applaudissements soulevés par cet admirable pas de deux, qui, dès à présent, prend place à côté du pas de ht Favorite et du pas de Giselle. — Je n'ai pas besoin de le décrire le pas de V abeille, que tu as dû voir exécuter au Caire dans tou'esa pureté native, à moins que le pudique Méhémet-Ali n'ait exilé dans le Darfour toutes les aimées sans exception, comme vient de me le raconter un voyageur.

Si tu savais avec quel chaste embarras Carlolta se débarrass^de son long voile blanc ; comme sa pose, alors qu'elle est agenouillée sous les plis transparents, rappelle la Vénus antiipie souriant dans sa conque de nacre ; quel effroi enfantin la saisit lorsque l'abeille irritée sort du calice de la fleur ! comme elle indique bien les espoirs, les angoisses, toutes les chances de la lutte ! comme la v.esie et l'écharpe, et le jupon où l'abeille cherchait à pénétrer s'envolent prestement à droite, à gauche, et disparaissent dans le tourbillon de la danse ! comme elle tombe bien aux genoux d'Aclioiet, haletante, éperdue, souriant dans .sa peur, plus désireuse d'un baiser que des scquins d'or que la main du mailre va poser sur le ft-ont et sur le sein de l'esclave !

Si mon nom ne se trouvait pas sur l'affiche, quels éloges je le

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ferais de cette charmante Carlotta ! J'ai vraiment regret d'avoir fourni quelques lignes de programme qui m'empêchent d'en parler à ma fantaisie ; ma position est embarrassante. Si tu étais là, tu m'épargnerais cette peine ; mais je ne peux pas aller prendre un feuilletoniste au coin pour faire cette besogne. Je suis obligé de me critiquer moi-même, et j'avoue que, si je me disais la moudre chose désagréable, je m'en demanderais raison sur-le-cliamp. Je suis trèschatouilleux à cet endroit, et laisse à mes amis, qui s'en acquitteront parfaitement, le soin de relever les fautes de l'auteur ; comme feuilletoniste, je me permettrai de louer sans restriction les arrangements et les groupes de Coralli, qui n'a jamais été plus frais, plusgracieux, plus jiiune. Le kiosque de cachemires est d'une invention charmanie ; le pas de quatre du second acte est plein d'originalité et de couleur, musique et danse; il est, d'ailleurs, parfaitement exécuté par mesdemoi!^ellfs Caroline, Dimier, Robert et Uabbas.

Mademoiselle Delphine Marquet, dans le rôle de la favorite disgraciée, a fait preuve d'un talent dramatique réel et plein d'avenir; elle porte à ravir un admirable costume, calqué sur un dcs^in de Warilhat, qui sied parfaitement à sa beauté noble et sévère. Quant à Barrez, il a su faire quelque chose, à force do talent, d'un méchant petit bout de rôle que je me plais à reconnaître très-mauvais. — Pour la musique, elle est élégante, délicate, distinguée, pleine de motifs heureux et chantants qui se fixent dans la mémoire comme la valse de Giselle, et je n'ai ] eur que d'une chose, c'est que M. Burgmuller, pours^uivi par les pianos et les orgues de Barbarie, ne soit forcé de s'expalrier de ce beau pays de France, où il vieni de se faire naturaliser, ne prévoyant pas celle vogue.

(Feuilleton de la Presse, 25 juillet 1845.)

ILETTRE A PERROT

Mon cher Perrot, voici à peu près le canevas de la Péri. Il y a encore beaucoup à faire, mais cela vous suffira pour y pouvoir puiser et chercher des effets.

Abilul-M;ileck, jeune arabe, habitant le Caire, a pris en dégoût les plaisirs faciles du harem. Il ^ésii e de plus nobles et do plus idéales voluptés. Exalté par la lecture du poète et charmé des descriptions quils font de la beauté des péris, il rêve de devenir l'amant ou l'époux de lune d'entre elles.

Résolu à ne plus avoir de li lison qu'avec les sultanes de Vinr, il envoie chercher des marchands d'esclaves, et leur vend ses odalisques qui font d'inutiles coquetteries pour le décider à les garder.

Keslé seul, il s'assied sur un divan, appelle son négrillon et se dispose à fumer de l'opium. Les visions que le n.ircofique provoque semblent lui ouvrir le monde idéal où il désire entrer. Quand il a fumé quelques pipes, les murailles de la chambre changent de couleurs, deviennent transparentes et finissent par se dissiper tout à fait. Tout le fond du théâtre est occupé par un brouillard lumineux où bientôt se dessinent des paysages, des jardins et des palais fantastiques. Dans un flot de lumière éclatante apparaît la reine des péris au miheu de ses compagnes. Elle jette sur .\bdul-Maleck un regard d'une douceur infinie et semble l'engager à venir vers elle. — ^ Abdul Malock ajipesanti par l'ivresse de l'opium, se lève d'abord en chancelant et se dirige vers la Péri, pui>- ses forces lui reviennent et il tâche d'atteindre la vision légère 1 1 l,rillante qui papillonne au-dessus de lui. — Ici il faudrait faire an pas comme vous seul savez les dessiner. — Au commencement du pas, langueur d'.\hdul Maleck troublé par l'opium. La Péri vient tout près de lui comme pour l'enbnrdir et le provoquer et quand il s'approche elle s'élance d'un seul bond à une grande distance. Abdul Maleck redouble d'effort et comme dégagé de la pesanteur terrestre par la force de la passion, il arrive presque à la légèreté d'un esprit saris p )iiv(iir toutefois saisir li Péri dans ses bras. K|iuisé de fatigue il Imnlie sur le bord du divan où la Péri s'approche, lui met ua baiser sur le

front et au doigt un anneau magique au moyen duquel Abdul Maleck pourra l'évoquer. — La Péri remonte dans les nuages ; les brouillards s'épaississent les murs perdent leur transparence et la chambre revient à son élat naturel. Les esclaves rentrent apportant des sorbets et des conserves. Abdul Maleck s'éveille tout étonné de la vision qu'il vient d'avoir, il croit que c'est Teflet de l'opium qu'il a fumé, innis l'anneau qui brille à son doigt ne lui permet pas de douter de la n'alité de ce qui! prenait pour un lève. Transports de joie d'Ahdiil, ivre de bonheur d'être enfin l'amant d'une Péri.

A quelque temps de là, Abdul est assis tout rêvi ur sur la terrasse de son palais. Une jeune esclave poursuivie par des eunuques et des Zebecks en sautant de toit en toit (ce qui est possible en Orient où les rues n'ont pas plus de 5 ou 4 pieds de large) arrive jusque sur la terrasse d'.\bdul et le supplie de la cacher et de la dérobera la mort qui la menace ; elle a porté un sélam (Lettre de fleurs) à la sultane favorite, et le pacha a voulu la faire mourir. Elle s'est échappée des mains de ses bourreaux et prie le généreux Abdul de lui accorder sa protection ; Abdul sans même lui jeter un regard lui fait signe qu'elle peut rester. Ayecha, c'est le nom de la jeune esclave, n'est autre que la Péri qui a voulu voir si Abdul serait capable de reconnaître son mérite et si l'orgueil n'entrait pas pcfur beaucoup dans le désir qu'il avait d'épouser une sultane de l'air. S'il sait la découvrir dans cette humble condition et sous ces habits modestes, elle se donnera à lui. Sinon elle remontra à tous jamais dans son royaume aérien. (Le public est mis dans la confidence sur le champ par Ayecha qui écarte les plis de sa tunique de mousseline et laisse voir le corsage élincelant d'or et de pierrerie qu'elle portait dans son costume de Péri.) Ici commencera une suite de scènes dans lesquelles Ayecha.tàche de faire naître l'amour d'Abdul par une foule de coquetteries innocentes et pleines de grâce. .Mais lui, tout occupé de la Péri, ne fait pas attention à la jeunesse, à la beauté et à la passion d'Ayecha. Il renvoie Ayecha, car il veut être seul pour évoquer la Péri, en tournant en dedans le chaton de l'anneau magique. Ayecha sort par une porte et rentre par l'autre en costume de fée. Abdul fait alors les plus belles protestations et trouve adorable la même femme qu'il vient de renvoyer assez brusquement. Mais la Péri, peu contente de son peu de clairvoyance, le traite avec froideur et se retire sans lui avoir accordé la plus légère faveiir. Abdul- Maleck, resté seul, tombe dans une profonde tristesse. Il craint d'avoir perdu les bonnes grâces de la Péri. Ayecha rentre et tâche de le distraire. Elle se place à ses pieds et lui joue un air de

Ô(i4 THEVTP.E.

Guzla. Abdul-Malcck, quoique la musique en soit fort douce, n'y prend aucun plaisir. L'imagination prénccupée de visions fantastiques, il ne comprend pas la poésie réelle et vivante: Ayeclia le cœur serré dépose sa guitare, et se met à pleurer. Abdiil qui n'est pas méchant la console de son mieux, lui explique qu il ne peut laimer parce qu'il veut devenir l'époux d'une péri qu'il fait venir au moyen d'un anneau magique. Ayecha prend l'anneau et le jette dans la rue. Désespoir d'.\bdul Ayecha lui dit qu'elle est aussi jolie que toutes les fées du monde et qu'elle vaut bien la Péri qu'il regrette ; elle est un peu magicienne. .\u moyen de son art, elle va lui faire apparaître dans un miroir le visage de la Péri après le sien, aiin qu'il juge de la ressemblance ; mais surlout qu'il ne se retourne pas, car il mourrait. Abdul tient le miroir à la main. Ayecha, costumée en péri, se penche sur répaule dAbdul de façon à ce qu'elle |irojette la réllection de sa figure dans le miroir. Abdul éclate en transports d'admiration. — C'est vrai, elle est belle, dit Ayecha d'un Ion ironique. Mais je ne suis pas moins belle. Ahdul ne répond rien. — Si c'est d'avoir perdu l'anneau qui vous afflige, consolez-vous avec ce miroir magique j je vous ferai voir la fée aussi souvent qu'il vous plaira. Mais de grâce dissipez votre tristesse, envoyez chercher vos amis, faites venir des aimées, 'reprenez goût à la vie réelle. La fêle s'organise, les aimées arrivent, Ayecha parait enveloppée d'un haick (manteau blanc) qui ne lui laisse voir qu'un œil.

Elle s'avance au milieu du théâtre, puis faisant semblant d'entendre bourdonner une abeille, elle bondit ça et là pour l'éviter et jette son manteau, puis cherche l'abeille dans les plis de son écharpe ou de sa veste et jette aussi tous ses voiles jusqu'à ce qu'elle reste en maillot-chair, et en tunique de gaze (voyez pour une description de ce pas un voyage au Sinai de Alexandre Dumas et Dauzats). Alors, comme effrayée par la piqûre de lahcille, elle fait des bonds merveilleux et redouble la vivacité de la danse. Fuis elle va se metti e aux genoux d'Abdul qui, suivant l'usage oriental lui couvre le front de pièces d'or. .Malgré la richesse du présent, elle reste encore aux genoux d'Abdul, comnîe attendant quelque chose. Abdul charme de tant d'attraits et de beauté, |)osi; ses lèvres sur son front et rend ainsi à la jeune esclave, le baiser que la Péri lui a donné dans son sommeil. Le fond du théâtre s'ouvri'. Les fées du premier acte reparaissent et Abdul à qui la Péri tend l'anneau jeté par Ayecha, est emmené dans le rojauuie des génies.

Manubcrila sans iluto.

5ALLET-PANT0MIME EN TROIS ACTES ET CINQ TABLEAlî. (En collaboration avec M. S.iinl-LéonJ MUSIQUE DE M. BEXOIST

Représenté sur le tlicâlre de l'Opéra le 15 janvier ISol.

PERSONNAGES

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