‹ ThéatreChapitre 169 sur 232 · ACTE DEDXTÈME · texte numérisé non relu

ACTE DEDXTÈME

Du village du Nord aux jolies maisons flamandes, l'action s'est transjiortée dans une ville du midi de lu France. La place où se déroulait la joyeuse kermesse est clianj2L'c eu intérieur de caserne. François e:^t déjà bien loin de Pa(|uerette. Un gai tableau militaire a succédé à la danse des Saisons : des soldats enfourcliés cavalièrV ment sur un Lalic joiunt aux caries, et comme la bourse du troupier est médiocriuient garnie, le per.lant arbore sur son nez, au milieu des éclals de rire, une drogue, c'est-à-dire une espèce de caveçon do bois suruionté d'iui petit drapeau qui lui pince les narines et lui (ail faire d'amusantes grimaces. D'anircs, qui ont pris des timbales pour table, agitent le cornet et font rouler les dés sur la peau d'âne : quelques-uns, sous la conduite d'un piévôl de salle, tirent le sabre, et comme ils sont encore un peu novices, se livrent à des développés ridicules et empochent tous les coups qu'il plaît au maître de leur porter. Les anciens fimient Iranquillemeul ou boivent en disant des gai uiteries ou en prenant la taille aux cautinières qui circulent parmi les groupes, tenant leur petit baril sous le bras.

François, (jui vent, connue tout nouveau venu, exagérer l'aisance militaire, essaye d'embrasser l'ime des cautinières, la belle Catherine, (pii le repousse en lui disant : Votre cœur n'est pas d'accord avec vos lèvres; j)Our.pioi me donner le baiser qui revient à une autre? Vous èt( s amounux, mon beau galant, je le sais, niais ce n'est pas de moi.

— C'est vrai, répond Fiançnis en liianl de sa poitrine la croix <|iiL' lui a donnée l'inpierdlc, et en la porlant à ses

lèvres : c'clait une distraclioii, mais vous êtes si jolie qu'on pourrait s'y troniiier; et il laisse aller Callierine.

Les camarades de riançois se moquent de cet élan sentimental, car le soldat français, surtout lorsqu'il a l'honneur d'appartenir au RoyalrCravate, est plus vainqueur que troubadour, et notre jeune homme voulant leur prouver que s'il est amoureux il n'en est pas moins joyeux pour cela, se mêle délibérément à leurs jeux.

Le maréchal des logis Bridoux, dont l'opinion est que le militaire doit être aussi agréable que terrible et joindre à l'escrime les arts d'agrément, donne une leçon de danse aux jeunes engages, afin qu'ils soulienmnit l'honneur du dr.ipeau devant l'orchestre des guinguettes et ne prêtent point à rire aux jeunes filles par leur gaucherie chorégraphique, et i\ exécute la monaco avec Catherine, vis-à-vis de laquelle il prend des airs avantageux et triomphants qui donneraient a supjioser qu'ils sont au mieux.

Malgré l'excellente opinion qu'il a de lui-n)ême, Bridoux n'a pas la grâce de François, et les poses qu'il prend tout en fredonnant : « A la monaco l'on chasse et l'on déchasse, » ne sont peut-être pas aussi chn^mantes qu'il le suppose, et quoique, selon lui, un maréchal des logis soit un composé de toutes les perfections et de tous les talents, d'humbles conscrits et do simples soldais pourraient le surpasser s'ils ne craignaient d'expier leur supériorité à la salle de police.

Cette crainte n'arrête pas François, qui imite d'une manière comique les pas du sergent et fait rire tous ses camarades. Le maréchal des logis, mortifié du peu d'eifet qu'il produit, et ((ui voudrait bien pouvoir regarder celte hilarité comme une iniractiou au respect de. la hiérarchie militaire, envoie tous les soldats à la gamelle et sort en les poussant et les querellant.

Catherine, restée seule, s'égayc des prétentions ridicules du sergent, prétentions dont elle sait mieux que personne

l'inanité : sa solitude est bientôt troublée par l'arrivée d'un petit jeune homme tout gentil, tout mignon et tout poupin, "jui l'aborde avec une aisance forcée et lui demande où il faut s'adresser pour s'engager dans le régiment.

— Vous êtes bien petit, — lui dit Catherine en le toisant (le l'œil.

— Je grandirai, — répond le nouveau venu d'un ton décidé.

— Vous êtes bien jeune, — continue la cantinière en lui voyant la lèvre sans duvet et le menton imberbe.

— Je vieillirai. — La jeunesse est le seul défaut dont on se corrige avec l'âge ; croyez-moi, dans dix ans j'aurai vingtsix ans, et d'ailleurs est-ce qu'il y a besoin d'être vieux pour être brave?

Ces raisons convainquent Catherine, qu'intéressent la physionomie mutine et la tournure délibérée du polit jeune homme. Elle lui promet sa protection auprès de Bridoux, qui rentre au même moment. La présentation a lieu sur-le champ. Tenez, — dit Catheiinc au sergent, — voici un jeune héros qui brûle de s'engager sous les drapeaux de Mars et qui veut faire son chemin à la guerre.

— Vous n'êtes pas dégoûté, dit Bridoux au postulant, qu'il examine d'un œil de recruteur en répétant les observations de Catherine, — Trop petit, trop jeune. — Le Boyal-Cravate nadmet que de grands hommes — des hommes superbes tomme moi; voyez, j'ai la tête de plus que vous.

Pâquerette, que l'on a sans doute déjà devinée sous ce déguisement (pie lui a fait prendre le désir de rejoindre François, s'approche de lliidoiix, se dresse sur les pointes et arrive de la sorte à dépasser l'épaule du sergent, tout surpris de cette crue subite,

— Tiens, dit-il, vous êtes plus grand ((ue je ne le croyais. C'est étonnant comme vous avez poussé vite ; il laiit que j'aie la berlue. Faites-moi 'amitié de passer un peu sous la loise.

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laquerette répète le même manège; en se lenaiil debout sur la pointe de ses orteils, elle a juste la taille voulue. Bridoux, de plus en plus étonne*, vérifie la marque. Le petit jeune homme est assez gr.aid. — Eli bien, je ne l'aurais pas cru, moi qui ai pourtant la toise dans l'œil. Comme on se trompe! njoule Bridoux par manière de réflexion. — Mais quelles petites mains et quel pied mignon! pour manier le sabre et ( hausser la boite! et quelle peau blanche et douce! Heureusement avec l'exercice, les marches forcées et le liâle, tout cela, peut se corriger. Quant aux moustaches, il y a du retard; le rasoir et la graisse d'ours les feront venir. — Allons, marchez devant moi ".droite! gauclie! au pas simple! au pas ' accéléré! Cela ne va pas trop mal, on pourra tirer parti de vous; mais avant de vous recevoir dans l'honorable corps du Royal-Cravate, il faut que je >ois si vous n'avez aucun vice de construction ; déshabillez- vous.

Cet ordre embarrasse terriblement Pâquerette. Pour donner le change au maréchal des logis et le distraire de cette idée qui trahirait son secret et sa pudeur, la jeune fille s'empare d'une carabine et se met à faire l'exercice avec précipitation; comme l'arme est un peu lourde pour ses mains délicates, elle en laisse tomber la crosse précisément sur le pied di> sergent, qui sacre et qui maugrée et revient à sa première idée.

— C'est trop barguigner; vite, déshabillez-vous : Pâquerette éperdue refuse. — Pon! je comprends, dit Bridoux en clignant de l'œil; on est jeune, on est timide; c'est madame qui vous gêne, elle va se retirer. Catherine en eflet s'en va pour ne pas contrarier l'examen. — Maintenant nous voilà entre hommes; à bas la veste !

La pauvre Pâquerette fait un geste de dénégation.

— Vous êtes donc bossu? s'écrie le sergent impatienté ; à bas ceci! dit-il en désignant une pièce de vêlement encore plus indispensable que Pâquerette ne veut pas quitter ; voyant qu'elle refuse, il dit : Vous êtes donc bancal?

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El pour s 'assurer de la \éiiU', il (romène sa main sur la taille do. la jeune lille, lui là.e l.i juiilie et Isii pinte le mollet avec r es gros doigts de recruteur, —r Vous me clialoui'Iez! fait Pâquerette en s'échappauL

Ah! vous êtes chaloni'.leux? eli bien, soit; ôtez vos liabils, je ne vous toucherai pas; m;iis, pour Dieu, dépèdiez-vous et finissez ces façons, car je suisdi;uitrement pressé; aussi bien tout ceci m'a l'air un peu singulier, et vous me faites l'eiTet d'un drôle de pistolet.

En s'enfuyant, Pâquerette a oub'ié d'affecter les alUnes viriles et s'est Iraliie par un mouvement lo'.it fén'.iuin qui-u'a point échappé à l'œil soupçonneux de Bridoux, frappé de certaines formes et de certaines ressemblances.

Pardieu ! je vous reconnais, vous n'êtes point un homme, mais une jeune fille, à fireuve que je vous ai embrassée. Vous êtes mademoiselle Pâquerette, je m'en souviens bien. — C'était au village de "*. Tout s'explique maintenant, vous êtes amoureuse! de moi et vous voulirz vous enga- "CT dans mon corps. — .C'est flatteur, et en récompense, de celte idée ingénieuse, il faut que je. vous embrasse de rechef.

Pâquerette, aliénée, n'a pas le temiis de se soustraire aux galaiitis entreprises de Bridoux. — Par malheur, François rei.treàce moment et voit dans les bras du sergent sa fiancée, qu'il n'a pas de peine à reconnaître, car si l'amour est aveugle, la jalousie est clairvoyante.

Conmient! vous ici, s'écrie Fnmçois, sous des liabils d'homme, eu tét;.'-à-téte avec Bridoux! Est-ce là, perfidt', la fidélité que vous m'aviez promise ? est-ce ainsi que vous tenez vos serments?

La jeune fille balbutie quelques explications que François ne veut pas entendre, elles'appioche de lui suppliante, mais il la repousse avec un geste de colère.

On ne bnilalise pas ainsi les femmes, dit Bridoux d'un air

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protecteur ; cette petite est venue poiu' moi et je ne souffrirai pas qu'on la moleste.

François, outré de fureur et de jalousie, s'emporte contre le maréclial des logis, qu'il accable d'invectives et de menaces, l'appelant traître, monteur, misérable.

Vous oubliez que vous parlez à votre supérieur et que vous me devez du respect, dit le maréchal des logis d'un air majestueux. François, de pius en plus exaspéré, tire son sabre et veut en frapper Bridonx. Des soldats et un brigadier surviennent. Bridoux s'écrie : « Je vous prends à témoin" de l'acte d'insubordination qui vient d'avoir lieu. Empoignez-moi ce drôle et me le fourrez au cachot en attendant que l'on avise à ce que l'on fera de lui. — Les soldats s'emparent de François, le désarment et l'emmènent. — Pâquerette fond en larmes.

Attirée par le bruit de cette scène, Catherine est rentrée, et, s'appi'ochant de la jeune fille, elle lui dit : Malheureuse! voilà le résultat de vos coquetteries! ce garçon-là sera peutêtre fusillé!

— Fusillé, grand Dieu! cela n'est pas possible! N'est-cepas, monsieur le marécb.al des logis?

■ — Parfaitement possible et même désirable au point de vue de la discijdine, répond Bridoux en su rengorgeant.

— Sauvez-le, monsieur le sergent, dit Pâquerette en joignant les mains.

— Gela ne dépend pas de moi ; il a levé la main sur son supérieur. La discipline avant tout ! On dt très-sévère dans le Royal-Cravate.

— 0 monsieur! si vous empêchez François d'être fusillé, jo vnusaimciai bien, dit Paquerelte, qui a conipris avec son instinct de femme qu'il fallait employer toutes ses coqiietteries et toutes ses réductions pour faire évad'.M' son amant.

— Vous m'aimerez bien, c'est très-gentil, reprend liiidoux, mais il me faut des preuves : un maréchal des logis est un

homme sérieux qu'i ne se paye point de fariboles comme un militaire non gracié. Accoidcz-moi un rendez-vous, et nous... verrons; soyez ici ce soir à sept heures.

Quoi qu'il en coule à sa pudeur. Pâquerette accorde le rendez-vous... la vie de François est en danger, ce n'est pas le moment de f;iire des façons : elle com[ite bien d'ailleurs s'esquiver au moment dangereux.

Un appel de tiompette se fait entendre. Bridonx et les militaires sortent. Pâquerette, " aussi, va quitter la scène, lorsque' Catheiine la reiieiit par la main d'un air irrité, et lui reproche de venir ainsi enlever les amants aux cantinières, sous prétexte d'engagement. Paqatietle explique à la jalouse Cathcriiie qu'elle n'a pas la moindre intention à l'endroit de Bridoux, qu'elle est amoureuse de François, avec qui elle est fiancée, et qu'elle a pris des babils d'iiomme poiu' s'engager dans le régime-it et ne plus être séparée de lui. — Si elle a fait des agaceries au sergent, et si elle lui a donné rendezvous, c'est uniquement dans le but de lui dérober la clef de la prison où François est enfermé. Catherine peut être tranquille. Pâquerette lui laisse tout entier le cœur de Bridoux.

Celte explication calme la jalouse cantinière. Eh bien, s'il en est ainsi, je vous aiderai dans vos projets. François est un brave garçon qui m'intéresse, il serait dommage (ju'il lui arrivât malheur ; et en même temps je ne suis pas fâchée de jouer un bon tour à ce volage de Bridoux.

— Je serai ici à sept heures, dit Pâquerette en sortant pour aller changer de coutume, car mainleiiant (|u'clle est reconnue, les babils d'homme ne peuvent plus lui servir à rien ; cachez-vous dans quelque coin, et (piaml il fandra je vous appellerai.

L'idée de donner ime h>çon à Bridoux réjouit la cantinière, (jui rit on elle-même de la bonne sœne qui va se passer. .Mais voici qu'ini personnage de votre comiaissance se pré.sente, long, ridicule, empêtré et effaré! c'cbt .lob. Il demande à la

i'AQUERETTE. j'.'S

caiitiiiière si une jeune fille, revèlue d'habits masculins, ne s'est pas introduite dans la caserne. — Oui, elle était là il n'y a qu'un instant. — Grands dieux! serait-elle déjà repartie? — Non, elle va revenir tout à l'heure. Mais qui ètes-vous pour vous intéresser ainsi à elle? que lui voulez-vous? — Je suis (le son vilhige et je l'aime. J'ai suivi sa trace jusqu'ici. — Eli bien, vous la verrez, répond la canlinière, elle sera ici à sept heures.

En ce moment, François montre sa tète aux barreaux de la prison pratiquée sur un des côtés de la scène; Job l'aperçoit et se réjouit de l'inçaixération de sou rivah; il aura ainsi le champ libre pour ses déclarations galantes et ses entreprises amoureuses, et il sort en exprimant sa joie par d s grimaces burlesques. A sept heures il sera là, et fera sa cour à Pâquerette à la barbe même de François, mis en cage comme une bête féroce. Cette sorte de hardiesse sourit beaucoup à Job, qui n'est pas brave, comme on sait.

Bridoux rentre et tâche d'écarter Catherine, qui fait une fausse sortie.

Sept heures sonnent. Pâquerette arrive vêtue en femme et portant un paquet qu'elle jette à François, par les barreaux, pendant que Bridoux a le dos tourné.

Ici conmience un pas, mêlé de pantomime, où chacun des partenaires poursuit l'idée qui l'occupe. Bridoux veut embrasser Pa'querette. Pâquerette veut prendre la clef de la prison renfermée dans la poche de la veste de Bridoux.

Pour suivre la jeune fille dans ses évolutions rapides, le sergent, qui n'est pas un sylphe, ôte sa veste, qui le gène, cl la jette sur un banc dont Pâquerette se rapproche [)ar une , suite de pas furtifs et de poses coquettes. Dans un bond léger elle fait glisser la veste à terre, et en s'agenouillant pour la ramasser, elle lire de la poche la précieuse clef; la clet des champs pour François.

Quand elle la tient, elle refuse de se laisser embrasicr par

Riitioiix, qui liournu'napter la piuleiir de la jeune fille, soulfle ruiiitiue lanlcnie qui éclaire la scène, persuadé que dans Toiubre toutes les vertus sont grises.

i\;querette avertit Catherine; la cantinièrc sort de la c.ii hclte, se substitue à elle, reçoit le baiser qui était destiné à la jeune fille et revient ainsi à sa légitime adresse. — Bridoux n'en est pas moins ravi.

Pendant ce temps, Pâquerette va à pas de loup ouvrir la porle de la \ risou à François, qui s'est travesti eu paysan avec leslialiiis que sa fiancée lui a jetés tout à l'heure. Au moment où il va sortir, passe une ronde de nuit; Pâquerette cache François, qui se bloitit derrière sa robe étalée, et la lanterne de la ronde montre le cachot vide et Bridoux embrassant consciencieusement Catherine. A la faveur de l'étonnement général, François s'osipiive; le maréchal des logis donne les signes de la plus violente colère ; et lorsque .lob paraît, plein de projets séducteuis, on se jette sur lui, on le happe, et on lui fait endosser l'unilorme de son rcnq)laçant évadé, l'aquereltc se sauve on riant cl la toile tondjc.

Les amants doivent se rejoindre dans une auberge éloignée, dont Pâquerette a jeté rapidement le nom à François.

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