FIN DE PAQUERETTE
LA PREMIÈRE REPRÉSENTATION
Est-ce la peine, parce que nous avons écrit sous la dictée des jambes de Cerrito ce feuilleton prématuré, qu'on appelle un livret de ballet, d'aller chercher un critique au coin pour parler coinpendieusemenl de la chose? Sans amour-propre excessif , M . de Jouy pouvait di re tout le bien du monde de la musique de Rossini dans Guillaii7ne Tell, cela ne le regardait en rien ; nous ne voyons pas ce qui nous empêcherait d'admirer, comn\e tout le monde, une charmante danseuse. L'objection que nous avons expliquée par quelques lignes, les scènes et les pas où elle déploie sa grâce, ne nous paraît pas valable, et nous l'applaudircMis en toute sûreté de conscience, comme le premier étranger venu, quoique notre nom ait été prononcé à ce propos ; ne faut-il pas que tout soit signé maintenant, même le canard le plus inoffensif, même le ballet où on ne dit mot, et qui sera bientôt la seule besogne que pourront faire les poètes, et les honimes de style ?
Tous les pas de Cerrilo et de Saint-Léon — nous le disons sans rougir — ont élé accueillis par des bravos enthousiastes. Dans le premier tableau, on la voit sous un charmant costume de paysanne tout de dentelles, de satin et de fleurs, qui a le mérite d'être de la plus adorable fausseté ; au second, elle porte l'habit d'homme avec une aisance et une gentillesse extrêmes ; au troisième, elle apparait dans une vapeur de gaze blanche, où tremblent des frissons argentés ; au quatrième, la leste jaquette hongroise serre sa taille mince ; et la bottine aux talons sonores emprisonne ses petits pieds, — N'est-ce pas assez ?
Si l'on voulait appliquer à cette chorégraphie les règles do Testhétique, et si l'on tenait à perte;* le papillon avec une broche, il serait difficile de prouver que tous les préceptes d'Arislote ne sont pas exactement observés dans Paqucrcllc ; Faction y court après la danseuse, et en trois bonds Ccrrito est loin.
L'on commence dans la Flandre française, et Ion finit en Uongrie. Pourquoi en Hongrie? Il nous semble a\oir donné de cela dans le livret deux ou trois raisons qui ne sont pas trop bonnes ; mais quand on a vu ce pas élincelant comme une valse de libellule sous un rayon de soleil, qui peut dire que nous ayons eu tort de suivre Cerrito jusqu'à une ville d'une orlhogiaphe diflicileet qui n'existe peut-être pas plus que les jiorls de mer de Bohème dont parle Shakspeare : elle nous aurait demandé Lima ou Tombouctou, que nous lui aurions accordé le site de son pas. Il y a aussi un rêve qui n'est peut-être pas trop logique ; mais il n'est pas plus mal amené que les songes des tragédies couronnées par l'Institut, et, au lieu de le dérouler en hexamètres, il est écrit en larlalane blanche, on maillots roses, en couronnes de muguets, en jolies tèles qui se ptMichenl, en beaux bras ronds qui se déploient, en roseaux qui s'entr'ouvrenl pour laisser voir des sourires charmants à la lueur d'un soleil électrique, répandant sur un lac une traînée de rubis ; — ce qui est un avantage.
La musique est de M, Benoist, un homme de talent, modeste, et dont les services sont bien appréciés à lOpéra, où il est chef de chant. Elle est nette, vive, rhjtiimée, comme il faut que le soit la musique de ballet. Les motifs charmants de valses et de quadrilles y abondent, et tout l'hiver dansera sur les airs de Vaquer elle; n'allez pas cependant mépriser trop vile M. Benoist, parce (pi'il a de la mélodie ; il y a dans sa partition deux fugues, oui, deux fugues Irès- /)ien renversées et parfaitement conduites : un bel os à moelle ^ ronger pour les difficiles.
La j)iirlie purement chorégraphique a été exécutée par M. Saint- Léon avec une habileté et une intelligence rares. Les groupes sont bien dessinés, les attitudes gracieusi's, les évoiulions du corps de ballet bien réglées; c'est son chef-d a'U\re. Ouant aux pas, il nous suffira de dire que Saint-Léon a élé rappelé deux fois dans la soirée, avec Cerrito. Le succès a été complet.
liire que Cerrito danse d'une manière charmante est une banalité telle, que nous n'en avons pas le courage ; mais il faut insister
sur la façon dont elle a joné dans le second acte. Elle était née danseuse, elle devient mime, et mime comique, ce qui est très-difficile à rOpéra. Les portions gaies du ballet ont été rendues par elle avec un tact exiréme.
Berthier est très-ix»n dans le rôle de Bridoux et Coralli remplit parfaitement la place laissée vide par Élie, ce mime fantastique et bouffon.
(Feuilleton de la Presse, 20 janvier 1831.)