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FIN DE GEMMA

LA PREMIÈRE REPRÉSENTATION

Nous voici juge et partie dans notre propre cause ; cela nous embarrasserait fort s'il n'était question d'un biillet, c'est-à-dire de la chose la moins !-illéraire du monde, — puisque c'est uue œuvre muette, — et qui, par conséquent, pouiTail être d'un Chinois, d'un Patagon ou d'un Papou de la mer Pacifique. Notre travail s'est borné à tracer quelques lignes de craie sur le plancher pour servir de prétexte à la pantomime et aux pas de Fanny Cerrito. Le mérite tout entier en revient à la charmante danseuse qui en a composé et exécuté la chorégraphie avec tant de grâce et de perfection.

Nous ne connaissons de ballet réglé par une femme que la Volière de Thérèse Elsslcr, qui n'eut pas grand succès et qui cependant n'était qu'en un acte; c'est un rude labeur que de mettre sur pied cinq grands tableaux où il y a souvent plus de cent personnes en scène, doiil lous les gestes doivent être dessinés et rhytlimés depuis le choryi II e pincé pi'ès de la rampe jusqu'au dernier figurant qui se trémousse obscurément au fond du théâtre. Il faut que le ciiorégraphc soit à la fois poète, peintre, musicien et instructeur de recrues pour discipliner et faire manœuvrer ces masses; ce sont des qualités difliciles à réunir. — Fanny Cerrito a accompli cette tâche difficile de façon à surprendre ceux qui doutaient le moins de S(»n talent.

La donnée est empruntée au Ihilsamo d'Alexandre Dumas. Ce contraste de la femme amoureuse tant qu'elle est sous la domination (lu magnétisme, faroiu lie et pleine de répulsion, (juaiid elle est éveillée, jiour l'homme qui la fascine pendant i.a torpeur somnambuliquc, nous semblait offrir des ressources à la pantomime et à la dunsc. Los applaudissements prodigués à la Cerrito nous ont fait voir que nous avions deviné juste.

te libretto d'un ballet est comme une toile sur laquelle le clioré*grajilie peint un tableau, et nous pouvons parler de Gemma aussi librement que Desforges, le inarchand de couleurs, parlerait d'un tableau de Couture ou de MuUer dont il aurait fourni le châssis. S'il y a des fautes, elles sont de nous, qui n'avons pas suffisamment tendu la toile ou ne l'avons pas choisie d'un grain assez égal : tous les mérites appartiennent au peintre.

Il n'est peut-être pas bien nécessaire de vous raconter comment le marquis de Santa-Croce se sert de son pouvoir magnétique pour enlever Gemma, jeune héritière dont la beauté et la fortune lui conviennent fort, comment il obtient d'elle, pendant qu'elle est endormie, la signature d'un contrat de mariage, et comment Gemma, éprise d'un jeune artiste, parvient 'a sortir du cercle magique oiî l'enferme le marquis, et ressaisit son bbre arbitre par la mort de ce dernier, tué en duel sur le pont du Torrent, comme dans un mélodrame du temps de Guilbert de Pixérécourt, et nous préférons nous occuper tout de suite des artistes.

Le lever du rideau, où l'on voit Gemma, entourée de ses compagnes et de ses femmes, essayer devant une immense glace ses parures de bal avec mille coquetteries, est d'un effet charmant et d'une difficulté qu'on n'avait pas encore essayé de vaincre : — dix ou douze personnes, se mouvant, s'inclinant, se relevant, dansant avec un double qui répète leurs gestes renversés, comme le ferait la ré-flexion d'un miroir, exigent un ordre, une précision et un ensemble presque impossibles à obtenir. — Il a fallu, pour arriver à ce résultat si exact et si gracieux à la fois, l'énergique persévérance de Cerrito, qui s'est choisi dans mademoiselle Mercier, l'ombre la plus fidèlement blonde et la plus identiquement jolie qu'on puisse rêver.

La scène où, sous l'inlluence du magnétisme, Gemma entoure de caresses voluptueusement mortes, et d'où la volonté est absente, le marquis de Santa-Croce qu'elle hait et qu'elle craint, a été rendue par la charmante danseuse avec une poésie et une puissance mimiques qu'on ne lui connaissait pas encore à ce degré.

Quelles évolutions gracieusement incertaines, quels vols circulai- Ires d'oiseau fasciné par un serpent, lorsqu'elle tourne autour de la ' rose d'abord dédaignée et jetée à terre, où Santa-Croce a concentré sa volonté comme un parfum vertigineux, comme elle s'approche petit à petit, peureuse et charmée, enivrée, malgré elle, de l'odeur perfide ; comme elle en aspire l'arôme troublant, chargé de

commandement et de désir ; comme clic presse sur son cœur avec un mouvement fébrile cette fleur empoisonnée et qui brûle ainsi que la robe de Nessus ; et comme, lorsque l'amant jnloiix Ta arrachée, celte fleur maudite, cette rose ronge du feu d'enfer, la pauvre enfant, réveillée de son mauvais rêve, revient à son véritable amour et rebute et traite du haut en bas son diabolique séducteur! Mais Santa-Croce reprend bientôt son empire dans une valse magnétique pleine de séduction et d'entraînement.

C'est un spectacle singulier que cette jeune fille pâle, en robe de bal, aussi défaite, Tœil nacré et fixe, suivant avec une dotilifé automatique le sombre maitre qui la guide dans les nœuds et replis de cette danse dont il est le centre, qui la rapproche et l'éloigné, la ralentit et la précipite, la fait tourbillonner ou la suspend à son gré; l'éminente artiste a exprimé admirablement, dans cette danse de fantôme, l'absence de vie et de volonté propre ; on dirait une ombre évoquée au milieu d'un bal par un magicien et obéissant à une conjuration impérieuse ; on ne saurait mieux comprendre et rendre l'allure surnaturelle du somnambulisme.

Dans le troisième tableau purement diamatiquc, et où la danse n'intervient pas, Fanny Cerrito s'est monliée excellente mime; lorsqu'elle est rappelée à la vie réelle, son effroi de se voir vêtue d'habits de mariée, dans ce château sinistre, sans qu'elle puisse comprendre comment elle y a été amenée, son désespoir en présence de l'inexorable résolution de Santa-Croce sont rendus avec la plus pathétique vérité.

Le pas du tableau quand, échappée des griffes du vautour, Gemma s'est réfugiée chez le peintre, e>t d'une grâce extrême ; jamais la célèbre danseuse n'a trouvé des poses plus voluptueusement penchées, et d'un dessin plus délicieux. — Dans de certains moments elle rappelle la Psyché de Canova inclinée sur l'amour; ses blanches mousselines font J'illusion du marbre blanc ; et certes le .sculpteur n'a pas arrondi dans le Parcs ou le Carrare des bras plus souples, plus caressants et mieux tournés.

L'ahruzzaize, — nous ne savons si la formation de ce mol est bien correcte, mais peu importe, — étincelle de verve méridionale, • 'jI contraste heureusement avec le caractère vaporeux des autr.'S pas dansés par l'artiste,— elle l'enlève avec un feu, un entrain cl une rapidité précise admirables, — Aussi les applaudissements, les rappels, les pluies de bouquets el les couronnes ne lui ont pasmaii-

que. Un instant la scène a été tellement encombrée de fleurs que la danse s'est presque trouvée arrêtée.

Mérante, chargé presqu'à Timproviste du rôle de Santa-Croce, abandonné, nous ne savons trop pourquoi, par le célèbre mime venu do Naples exprès pour le jouer, s'en est acquitté de façon à ne pas faire regretter son devancier; il a su lui donner une physionomie sinistre et fat;ile, en accentuant avec art sa figure délicate et jeune, et plus faite pour exprimer les sentiments tendres que les passions farouches. Ses gestes ont de Tautorité, son regard de la fascination, et ce rôle a montré un mime intelligent dans un jeune homme, qu'on ne connaissait, jusqu'à présent, que comme un danseur gracieux et léger.

Petipa, l'amoureux aimé sans aucun sortilège, a dansé et mimé son rôle avec ce parfait sentiment dramatique dont il nous avait déjà donné des preuves dans Gisellc et dans la Péri. — Etre amoureux et déclarer sa flamme en faisant des ronds de jambe est un exercice facilement ridicule; mais Petipa sait être un jeune premier chorégraphique toujours élégant, spirituel et passionné.

Jlademoiselle Louise Marquet, dans le petit rôle épisodique de la sœur du peintre, porte à ravir un charmant costume qui rehausse sa beautédestatue,et se mêle avec intelligence à l'action qu'elle traverse.

Berlhier, le majordonne, donne du relief à une figure à peine indiquée ; il sait faire rire, chose difficile et dangereuse à l'Opéra.

Le pas de deux, dansé par Cerrito et Pelipa, est fort joli, ainsi que le pas de quatre où figurent M. Priant et mesdemoiselles Robert, Emaro\ et Legrain. A propos de mademoiselle Legrain, disons que cotte jeune danseuse nous paraît destinée au plus brillant avenir ; elle a une force, une souplesse et une netteté merveilleuses. On n'est pas plus hardie, plus vigoureuse et pins légère.

Le pas de deux par M. Bouchet et mademoiselle Taglioni a excité un véritable enthousiasme ; — outre qu'il est très-bien inventé, dessiné et réglé, il est exécuté à ravir. — Mademoiselle Taglioni est si vive, si preste, si fine, elle touritilloniic avec une rapidité si éblouissante, elle .s'enlève si aisément, que c'est plaisir de la suivre dans ses gracieux méandres.

Pour rendre justice à tout le monde, il nous faudrait écrire une lit;inic plus longue que celle imprimée en tête des comédies à inlerinèclcs de Mulière. IVous nous arrêtons do;ic ici.

Après avoir félicité MM. Rubé et Kolau de leui belle décoralim

du cinquième tableau dont l'aspect abrupt et sauvage ajoute à la terreur causée par ce rebondissement de rocher en rocher, et cette chute de vingt pieds de haut du marquis, percé d'outre en outre, pour ses crimes, arrivons à notre collaborateur le comte Gabrielli qui peut revendiquer une bonne part du succès.

M. le comte Gabrielli, qui a écrit la musique de Gemma, s'est fait en Italie un nom populaire, comme compositeur de ballets ; sa nouvelle partition, émaillée de fraîches mélodies toujours dans le sentiment de l'action mimique, respire celte facilité et cette verve entraînante que l'on retrouve dans presque toutes les œuvres des maîtres de l'école italienne ; quant à son orchestration, elle est traitée avec un soin, une sobriété et une élégance qui attestent l'importance attachée par M. le comte Gabrielli à cette partie souvent négligée même par les plus célèbres compositeurs d'au delà des monts.

Si l'auteur du ballet de Gemma trahit quelquefois sa nationalité par le rhythme, la coupe et les formules de ses pensées mélodiques, il sait aussi éviter les réminiscences et donner un cachet individuel à chacune de ses inspirations, par le coloris et la variété de son orchestre ; il possède à fond le secret et les ressources de chaque instrument ; il en connaît toutes les variétés de timbre, et il arrive souvent à des effets pleins de charme et d'originalité par des moyens simples et de bon aloi.

Il est impossible de rendre par des détails plus ingénieux et des broderies plus délicates la scène de coquetterie du premier tableau; la pantomime amoureuse entre Gemma et Massimo est exprimée par un chant de violons et de violoncelles d'une tendresse inexprimable ; la scène du magnétisme entre la séduisante danseuse et le marquis de Santa-Crocc est d'un style tout à fait dramatique, et l'orchestre peint avec une vérité et un sentiment qui méritent les plus grands éloges tous les tressaillements et toutes les émotions qui agitent le. cœur de ki jeune femme, pendant tout le trmps qu'elle reste soumise au pouvoir du magnétiseur. M. le comte Gabrielli, débute avec assez d'éclat sur noire première scène lyrique, pour que nous espérions, de sa part, une seconde inlidélilé aux liiéàtresdc ses succès où l'ont si souvent acclamé le» applaudissements et Icb bravos de sc&.com|)atriote8.

(Fcuiliclou du la Premc, 15 juin 18ol.)

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