PAS DE DEUX
DIVERTISSEMENT
FIN DE SACOCNTAXA..
LA PREMIÈRE REPRÉSENTATION
SACOUiNTALA
Notre einl'arras est extrême : le critique dont relève TOiiéra se repose "a Vicliy des musiques de l'hiver et du printemps; — il jouit de cette douceur de ne rien entendre et de ne rien voir des choses du théâtre, comme s'il n'était qu'un simple mortel. — Vacances Lien gagnées, car c'est un lude labeur que d'essayer le plaisir des autres comme un échanson qui goiile le vin de la coup**, avant de la passer à son maître, et de dire au public : « Buvez, ou ne buvez pas! )> S'il eût été ici, vous eussiez gagné à sa présence un de ces feuilletons si judicieux, si sensés, si spirituels, si au courant du moindre détail, qui font attendre impatiemment le retour du dimanche. Mais il n'y est pas, que faire? Passer Sacouittalà sous silence? Notre amour-propre n'en souffrirait pas; l'autour d'un livret de ballet est presque étranger à son œuvre, dont tout le mérite revient au chorégrajthe, au musicien et au décorateur. I/autre part, un ouvrage bon ou mauvais, joué à l'Opéra, excite une curiosité que le journal doit satisfaire. Faut-il aller chercher un critique blond? Hélas! il n'y en a plus. Ils sont devenus gris, chefs d'emploi ou morts à la peine ; il ne nous reste d'autre ressource que de faire nous-mcme ce compte rendu. Cela semble difficile au premier abord, et rien n'est plus facile en réalité.
L'idée première du ballet ne nous appartient pas. Nous avons emprunté à radiiiir;ilile poème dramulique de Calidasa, un contempDiaiii de Virgile «jui llorissail il la cour de Wii r.imaditya, l'Auguste de l'Inde, la fable très-peu complupiée do notre ballet, n'ajoutant (jue les sccnoi nécessaires pour rendre visible ce qui était en récit dans la pièce, ne retranchant que les voyages mythologiques du roi 5
la recherche de la Sacoiintulà perdue, voyages qui di'ibord.'iicnt du cadre ordinaire de deux actes. — Ceci dit, nous pouvons nous asseoir comme le premier spectateur venu dans notre stalle d'orchestre. Après une introductinn en fa mineur, pleine de motifs charmants et instrumentée avec une science et une maestria qu'on ne pouvait pas attendre d'un jeune compositeur, qui maniait pour la première fois le puissant orchestre de l'Opéra, la toile se lève et découvre une forêt sacrée de l'Inde dans tout son luxe de végétations bizarres, pour nos yeux, du moins, accoutumés à des frondaisons plus sages.
Les figuiers des Banians, sur troncs monstrueux et curieusement coudés, forment comme les piliers de cette pagode touffue. Des talipots, des mangliers, des lalaniers poussent en tous sens leurs jets vigoureux et leurs larges feuilles métalliques. Des plantes étranges, dont les branches s'écartent comme les bras multiples des dieux indous portant des fleurs dans leurs mains, se hérissent confusément au pied des arbres gigantesques. Partout éclatent des calices énormes, aux parfums pénétrants, aux vives couleurs; des lianes où les oiseaux se prennent l'aile comme dans un filet, enchevêtrent leurs mailles et se pendent aux rameaux séculaires. Amras, malicas, madhavis, sirichàs, mille arbustes ou fleurs dont les noms mélodieux comme de la musique, sembleraient barbares à nos oreilles accoutumées aux grincements de la bise septentrionale, étoilent, bordent, festonnent, embaument les premiers plans. Au fond par une percée, mirçite l'eau d'un thistà, — étang sacré : — çà et là des cabanes en claies de jonc se devinent à travers la luxuriance des feuillages. Un petit temple, avec son idole à triple tête et à bras sextuples montre que la Irimourle de Brahma, de Wishnou et de Shiva a des adorateurs jusque dans celle solitude où Thomme semble n'avoir jamais pénétré.
Ce beau décora été peint par M. Martin, un habile homme, qui a quinze ans habité l'Inde et s'est approprié les tons de l'ardente palette, dont le soleil là-bas colore les objets. Il ne faut pas s'étonner si sa forêt ne ressemble ni au Bas-Bréau, ni au bois de Vincennes. Là vivent parmi les fleurs, les parfums, les rayons, les rosées, les chants, dans l'intimité des plantes, des oiseaux et des gazelles, en parfaite communion avec la nature, sous la direction du sage Canoua et de la prudente Gautami, Sacountalà, Anousouya, Priyamwada cl le chœur des jaunes prêtresses leurs compagnes.
L'antilope chérie de Sacountalâ s'est hasardée hors de la forêt; vivement poursuivie, elle revient à son gîle, amenant après elle toute une chasse royale dont les clameurs et les piétinements épouvantent les échos paisibles du bois et troublent les dévotions des brahmes retirés dans cet asile pour étudier les Védas.
Le roi Douchinanta n'est point un impie ; il remet dans son carquois la flèche ajustée sur l'arc, renvoie sa suite, dépouille par humilité les insignes royaux, relève le chef des brahmes prosterné à ses pieds, et jette sur l'autel une poignée de l'herbe cousà, offrande agréable aux Dieux. Les brahmes se retirent, et le roi resté seul, entendant venir les jeunes prêtresses qui accourent des urnes sur l'épaule, se cache derrière un massif de verdure pour ne pas les effrayer. Sacounlalà parait et verse de l'eau pure de l'étang sacré à ses plantes favorites. Du calice d'une malica sort une abeille qui poursuit Sacountalâ, la prenant pour une fleur et cherche à se poser sur ses lèvres roses : les bonds agiles de la jeune fille l'ont bientôt conduite auprès du roi, qui se montre et chasse l'insecte bourdonnant. Après le premier mouvement de surprise à la vue de cet inconnu, Anou>ouya et Priyamwada le font asseoir sur un banc de mousse, lui offrent des fleurs et des fruits. — Toute rougissante et toute émue, Sacountalâ va puiser pour lui de l'eau fraîche... Voyez la force de l'habitude! Ne voilà-t-il pas que nous retombons dans le petit train train de l'analyse, comme s'il s'agissait du ballet d'un autre! — C'est bien assez d'avoir écrit le livret.
Ici commence un long duo d'amour où pour la première fcis peut-être l'enivrante poésie de Calidaça a été traduite dans son vigoureux parfum, ses langueurs pâmées et ses roucoulements de tourterelle. M. de Chczy eut été bien étonné de voir madame Ferraris interpréter couramment le sanscrit et le pâli sans faire une faute, et rendre ainsi du bout de ses petits pieds les slokas qui lui ont donné tant de peine; à l'endroit où il fait une note hérissée de variantes, la danseuse commente le passage difficile en fermant à demi les yeux, en inclinant la tête comme une fleur chargée de rosée, en se penchant avec une volupté morte sur l'épaule de son danseur, et tout le monde comprend.
Tantôt seule, tantôt entourée de ses compagnes, Sacounlalà voltige sur les fleurs comme une plume d'oiseau tombée d'un nid de la forêt et promenée par une brise aromatique; puis, brisée d'émotion, le sein palpitant, effrayée de l'amour qui l'envahit, elle s'af-
faisse sur un banc de mousse pour se réveiller contre le cœur du roi, aux grondements de l'orage, aux lueurs rouges de réclair, aux cris des rackasas, sous la malédiction de Durwasas, le terrible ascète indigné de voir un amour coupable profaner la sainte solitude. La raison de Douchnianta se trouble, il s'agite comme un furieux; les gardes l'emmènent; Durwasas arrache à Sacountalà évanouie l'anneau royal, gage de fiançailles, et le jette aux flols dormants de l'étang sacré. Malgré la perte de sa bague et les fantasmagories funèbres dont le méchant Durwasas cherche à l'effrayer, Sacountalà part pour le palais d'ilastinnpourou, habillée de la main des apsaras envoyés par Menaça sa mère céleste, accompagnée de ses fidèles amies Priyamwada et Ânousouya, après avoir adressé aux oiseaux, aux fleurs, aux plantes des adieux où respire la touchante sentimentalité panthéiste de 1 Inde.
Tout cet acte (chorégniphiquement) n'a été qu'une suite d'ovations pour madame Ferraris et Petipa.
De la forêt sacrée, nous passons au palais d'Hastinapourou, de l'ombre à la lumière, du silence au tumulte, de la solitude à la foule, de la simplicité ascétique au faste royal, et quel faste! celui d'un roi de la dynastie lunaire, d'un de ces princes chimériques plastronnes de diamants, ruisselants de pierreries, qui brûlaient les yeux comme le soleil, lorsqu'ils passaient sur des tapis de cachemire en palanquin d'or massif au dos d'un éléphant caparaçonné de perles. La décoration, sans vouloir médire des autres, est une des plus belles qu'on ait vues depuis longtemps à l'Opéra. Figurez-vous une de ces prodigieuses architectures de John Martynn escaladant le ciel et se perdant en perspectives infinies. Mais cette fois il n'y a pas de ténèbres bibliques, pas un nuage noir éventré par la foudre. Un jour « blanc, flamboyant et rutilant » déverse des rasades de clartés sur les gigantesques superpositions de terrasses, sur les escaliers monumentaux, sur les étages de colonnades à chapiteaux bizarres, qui descendent de la ligne extrême du ciel jusqu'aux portiques de la cour intérieure.
Ce portique est soutenu par des colonnes trapues et des éléphants de granit, aux défenses cerclées d'or, à la housse de métal, les uns agenouillés gravement et recourbant leur trompe comme Genésa, le dieu d» la sagesse, les autres la dressant en clairon comme pour barrir une fanfare triomphale. Des escaliers de marbre, conduisant à la première plate-forme, se déroulent en fer à cheval de chaque
côté du théâtre. A travers les arcliitechires s'élaucent des palmiers, des arbres exotiques, aux immenses fleurs rafraîchissant de teintes vertes et roses l'ardeur étincelante de toutes ces conslructioûs colossales calcinées d& soleil.
Au milieu de la cour, le roi Douchaianla, privé de raison, de mémoire, par la malédiction de rascète Durwasas, est assis sur son trône dans une altitude inerte, à côté de la reine Hamsati ; les femmes de l'anta-pourah, couchées sur les marcl.es du trône avec des poses d'accsrblement, de langueur et d'ennui, seml)lent attendre que le maître daigne abaisser son regard vers elles. Madhavva, le favori du roi, fait résonner sa guitare, — nous n'osons pas mettre le nom sanscrit, il n'y a plus d'à dans les casses d'imprimerie; — et lentement ces corjs endormis se réveillent, étirent leurs membres souples, cambrent leurs tailles minces, et commencent une de ces danses orientales énervées, désossées, oii les femmes ondulent comme des serpents et semblent à chaque pas mourir de lassitude et d'amour. A ces danses qui ne font aucun effet sur le roi, en succèdent d'autres plus vives, plus légères, qu'interrompt l'arrivée de Sacountalà, accompagnée de son gracieux cortège de jeunes prétresses. Elle vient rappeler au roi les promesses du bois sacré, llélas! elle a beau lui montrer sans voile son charmant visage, mimer la scène de l'abeille, essayer de ranimer celte mémoire éteinte par un maléfice; elle n'y peut parvenir. On lui a d'ailleurs ravi l'anneau qui confirmerait la vérité de son histoire. La jaloiise Hamsati appelle des bourreaux et ordonne qu'on prépare un bûcher pour celle femme qui ose poursuivre, jusque sur le trône, un amant qui ne la connaît pas. A peine a-t-on emmené Sacountalà, qu'un pêcheur rapporte à Douchmanla, l'anneau royal qu'il a trouvé dans le ventre d'un poisson. A la vue de son anneau, le roi se rappelle tout, la raison lui revient et il demande où est Sacountalù. L'apsarà Minakcsi a sauvé la jeune fille et changé en fleurs les flamn)es du bùclier. — Rien ne s'opj)ose plus à l'union de Douchmanla et de Sacountalà, qui doit donner le jour au grand conquérant de l'Inde, au béros du Maliahliàrala , poème gigantesque comme les montagnes, les fleuves, les foréls et les pagodes de cette terre excessive en tout.
La musique d'Ernest Ueycr justifie toute la confiance, que nous inspirait depuis longtemps ce jeune compositeur, j)our qui nous avons rimé les. paroles du Sclatn. Oulre son talent de musicien,
Reyer a un sentiment profond de la mélodie orientale ; personne n'en possède mieux que lui les timbres étranges, les rhythmes impérieux, les cadences bizarres, les cantilènes d'une grâce sauvage. Il sait fjire danser les aimées, tourner les derviches, et rêver l'Arabe au seuil de sa tente. Il a déployé toutes ces qualités dans Sacountalâ et fait sans imitation puérile une musique aussi locale, aussi indiefine que possible. Petipa, qui n'avait encore composé que des diverlissements, est passé maître du premier coup. Il a la grâce, la nouveauté, la fraîcheur, l'instinct plastique du groupe et le maniement facile des masses. Quant à la pantomime, on connaissait déjà son talent.
Que dire de madame Ferraris? elle a dansé ses cinq pas avec une légèreté, un moelleux, une souplesse inimaginables. Plume de colombe pour s'enlever, pointe de flèche pour retomber, elle a gardé à Sacountalâ sa grâce voluptueuse et chasie, sa douce résignation de victime, son caractère moitié fleur, moitié femme. Calidasa, si son âme errait dans la salle, a dû l'applaudir de ses deux mains d'ombre. Jamais beauté plus fiére que la reine Hamsati ne revêtit costume plus splendidement et plus courageusement exact. Aucun détail du luxe bizarre de l'Inde ne l'a effrayée; aussi quand elle a exécuté ses poses penchées et renversées, les pieds immobiles, elle ressemblait à ces favorites du sérail cruellement gracieuses, qui demandaient des tètes en dansant.
Coralli, chargé de mimer le rôle du farouche Durwasas, sans avoir des griffes aux mains, des nids d'oiseaux dans les cheveux, ni un serpent pour ceinture, a su se composer une physionomie austère, sinistre et terrible. Il a produit un bon effet. Lenfant, le bon ermite, est aussi doux que Coralli est revèche. Ed. Cornet a très-bien joué la petite scène du pêcheur. Maintenant, si nous passons à la danse, il faudrait un dénombrement plus long que ceux d'Homère. L'armée chorégraphique a bien fait son devoir. Qu'il nous soit permis de détacher du groupe, mademoiselle Conqiii, la danseuse étincelante; mademoiselle Quéniau, la danseuse pure et correcte; mesdemoiselles Schlosscr, Poussin, Cellier, Mauperin, qui entourent madame Feri aris comme des roses et des violelles, le camélia d'un bouquet; et Murante, qui a su se faire applaudir par toute la salle comme danseur. Rare triomphe.
(Feuilleton du Moniteur. 19 juillet I808.)
SACOUNTALÀ