‹ ThéatreChapitre 61 sur 232 · GEORGES, PAUL · texte numérisé non relu

GEORGES, PAUL

PAUL

Personne ! — Un vrai palais des contes de Perrault, Et je vais d'un baiser éveiller en sursaut, Dans la tour oiî l'enchaîne un sommeil léthargique, " Le belle au bois dormant de ce logis magique. Diable ! quelqu'un !

GEORGES

Un homme ! à cette heure, en ce lieu ! Que faites-vous ici, monsieur? Parlez, mordieu !

Oui, mais n'étranglez pas l'orateur dès l'exorde. Tiens ! Georges !

GEORGES

Paul ! avec une échelle de corde, En paletot, couleur de muraille. — Chez qui, Par cette ascension de madame Saqui, Croyais-tu pénétrer ? — Toujours trop prompt à naître, Gageons que ton amour s'est trompé de fenêtre.

PAOL.

Tu sauras tout. — Ta main.

GEOr.GES.

Mes bras te sont ouverts.

PADL.

Cher ami !

GEOrsGRS.

D'où viens-tu?

PACL.

Jeviens... deruniYors.

Comme Ulysse, j'ai vu les villes et les hommes, J'ai perdu des cheveux et j'ai gagné des sonmics.

GEORGES

Depuis six ans ton front s'est un peu déplumé.

Pour avoir trop souffert, pour avoir trop aimé ! Les neveux ont toujours un oncle qui les mate ; Le mien m'a revêtu d'un frac de diplomate ; J'étais né pour porter l'habit bleu de Werther.

GLORGES".

Ce costume, en effet, t'eût donné fort grand air, Avec la botte à cœur et surtout la culotte ; J'aurais voulu te voir auprès d'une Lololte Te disant : « 0 Klosptock ! n

PAUL

Tu ris, mauvais sujet, Mais l'unique bonheur auquel mon cœur songeait Était un pur amour, à la mode allemande. Pour une vierge blonde, aux doux yeux en amande, Parlant de clair de lune et de vergiss-meiiwiichl. Mon rêve, je le vis, un soir, chez Metternich, Oui walsait, à deux temps, avec un fcld-zcugmcstro, Derçant sa nonchalance au rhythmc de rorciiestrc. Au second tour, ses yeux dans les nirens avaient lu Kt notre mariage allait être conclu, Quand mon gouveriiQuieut, dans sa faveur maussade Pour me faire avancer, me changea d'ambassade: Il fallut quitter Vienne et me rendre à Madrid.

J'aurais été constant, mais l'amour s'amoindrit

Quand l'objet adoré demeure à Imit cents lieues;

A la fin j'oubliai les petites fleurs bleues

Et la walse et Schubert, — héros de Florian,

Némorin obligé de vivre en don Juan.

Je faussai ma parole; hélas ! ccs'Madriiènes

Savent si bien poser, au bord de leurs grands peignes,

La mantille de blonde ! Elles ont de tels yeux

Que le noir de l'enfer y vaut l'azur des cieux !

Casilda n'était pas jaune comme une orange,

Mais elle était charmante et d'une grâce étrange.

J'envoyai des bouquets et j'offris des bonbons ;

Je fis en espagnol des vers qu'on trouva bons.

Un beau soir, je risquai mon aveu. — D'im air tendre.

Sans me répondre rien, elle d.iigna me tendre

L'œillet rouge piqué dans ses (heveux de jais,

Et je formais déjà mille riants projets.

Quand la fortune iiifàme, el qui de moi se joue,

Fit sur mon pauvre cœur encor passer sa roue.

Une seconde fois, ce bonheur désastreux,

Qui me poursuit partout, m'empêcha d'être heureux r

J'avais fait un rapport, plein de phrases banales,

Sur quelques questions internationales ;

Le ministre charmé me nomma, le bourreau,

Plénipotentiaire à Rio-Janeiro.

Je refusai, disant ma poitrine affectée.

Mais ma démission ne fut pas acceptée;

Mon oncle prétendit que cela n'était rien,

Et ne me cacha pas qu'il laisserait son bien,

A des sociétés pour le rachat des nègres.

Ou pour l'engraissement des danseuses trop maigres,

Si je ne m'empressais, par le premier steamer.

D'aller représenter mon monarque outre-mer.

Ce sont là des chagrins qui font chauve avant l'âge.

GEOr.GES.

Officiellement forcé d'être volage,

Pauvre Paul, je te plains ; mais je voudrais savoir

Ce qui m'a procuré le plaisir de le voir,

Avec elïraclion,'brisde vitre, escalade,

Menus détails qui font en panier à salade,

De Mazas au palais se promener les gens

Quand ils ont par hasard été vus des sergens.

PADL.

Je t'expliquerai tout. — Martyr diplomatique.

Pour ce poste malsain et trop lransatlanti(iuo,

Je partis et mes pleurs tombaient au gouffre amer,

Du bord oiî me pencliait un afiVeux mal de mer.

Casilda ! vainement j'évoquai ta pensée;

Mon amour se noya pendant la traverscc.

A SOS serments cncor mou faible cœur manqua.

Va bientôt je devins é[iris d'une Ourika.

— La Vénus de Milo copiée en ébcne, —

Un astre aux rayons noirs !

GEOnCES.

Je icmarque avec peine, Paul, que ton idéal, blond primitivement, En courant les chemins s'est lullé diablement, A l'Allemande rose, à l'Espagnole brune. Succède une Africaine au teint couleur de prune \

PAUL

C'est le gouvernement qu'il en faut accuser.

Ce nœud un coup du sort vint encore le briser.

Une lettre me vint, de cent timbres salie.

Qui m'annonçait la mort d'un oncle... d'Australie,

Une variété d'oncle à succession.

Imaginée exprès pour ma damnation.

Je reconnus bien là mon giiignon ordinaire;

Mais le défunt était six fuis millionnaire.

J'interrompis tout net mon roman africain, Et par le Washington, clij)per américain, Libre à jamais du joug de la diplomatie, A Melbourne j'allai chez Brown et Mackensiii, En bons sur l'échiquier, poudre et pépites d'or, Prendre possession du monstrueux trésor.

N'est-ce pas désolant?

GEORGES

Oui, ton malheur me navre.

Un autre paquebot me pose au qnai du Havre

Oii l'express me reprend et me jette à Paris.

Désabusé de tout, l'âme et le cœur flétris.

En arrivant, je cours à ta demeure ancienne;

La porte était fermée et close la persienne.

Je fais quatre cents tours au boulevard de Gand

Où passe chaque soir quiconque porte un gant ;

Pas de Georges, et rien qui me met sur ta piste.

Chacun disait son mot : tu l'étais fait trappiste,

Tu t'étais engagé comme simple spahi

Pour des peines d'argent ou quelque amour trahi.

Ceux-ci te prétendaient mari d'une négi'esse,

Ceux-là gendarme en Chine ou bien corsaire en Grèce,

D'autres marchand de peaux de lapin au Congo.

GEORGES

Tout cela ne dit pas pourquoi, bel hidalgo,

Par l'échelle enlevée aux balcons des Lucindes,

Sur les murs mitoyens, en plein jour, tu te guindés.

Au risque de tomber sur un mari jaloux

Ou de rester le pied pris dans un piège à loups.

N'ayant pas une pierre oii reposer ma tète, D'un hôtel de garçon je m'étais mis en quête, Et j'errais au hasard, par ce quartier perdu,

Le nez en l'air, lisant chaque écriteau pendu : J'avise une maison de celle-ci voisine.

Tu vois — ce fronton grec qui là-bas se dessine, — Tranquille j'y vivais depuis quelque huit jours, De compagnie avec un pot de graisse d'ours, Deux flacons d'eau de Lob et d'huile alhénienne ; Ma mèche de cheveux napoléonienne S'épaississait déjà sur mon front mieux garni ; La froîcheur revenait à mon teint rajeuni Et le calme du cœur dans mon àme apaisée, Quand je vis, m'accoudant uu jour à la croisée, Dans le jardiu voisin où plongeait mon regard, Assise sur un banc, et lisant à l'écart. Une fée, une grâce, un astre, une merveille ! Rose comme Psyché quand l'Amour se réveille. Blanche comme la neige au sommet du mont Blanc, Qi^ii tournait les feuillets d'un pouce nonchalant, Et semblait dans le ciel oîi son œil bleu se lève. Suivre, à travers l'auteur, sa pensée ou son lève ! — C'était mon idéal, mais le vrai cette fois, — J'envoyai des baisers avec le bout des doigts, Et lançai des poulets que le vent sur son aile Emporta par-dessus la plaine de Grenelle.

GEOnCES.

Elle te remarqua sans doute et lu lui plus.

l'.VL'I..

Hélas! non ; au jardin elle ne revint plus. Le cerbère tenté montra des crocs de dogue, I.;i duègne refusa mes louis d'un air rogue ; Il fallut en venir alors aux grands moyens, Danser la cachuclia sur les murs mitoyens. Se suspendre à l'échelle en galant de Séville Pour venir se planter devant la jeune fille. Dans la pose classique, une main sur le cœur,

El lui dire... lu sais... la phrase de rigueur.

Non sans m'être écorclié sur les tessons de verro,

Je descends... j'aperçois une porte de serre,

J'entre ; je m'oriente et tombe entre tes bras

Par un imbroglio que tu m'expliqueras.

Suis-jc ici chez toi, George, ou bien suis-je cliez elle?

Et quel est le secret que ce logis recèle ?

OiJ, franchissant un mur et faisant un délour,

Je trouve l'amitié quand je cherchais l'amour !

J'ai bien peur qu'il ne faille encore que je parte.

GEORGES

/^este... tu sauras tout...

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