I.AVIMA
No:i, ta l'"rance chérie ,
Est maintenant p( ur moi comme une autre patrie; Je ne regrette licn.
112 TIIÉATRE.
GEOnCES,
Tu m'aimes donc beaucoup?
LAVIMA.
Certe, et je te le prouve eu te sautant au cou.
GEORGES
Enfant!... Mais tu n'es plus une petite fille, Et tu me traites trop en père de famille.
LAVIMA.
En père! — Non, monsieur, mais en frère adoré; C'est un titre charmant, amical et sacré.
GEORGES
Sans doute, mais l'on peut en trouver un plus tendre. Et je te le dirais si tu voulais l'entendre.
LAVIMA.
Je doute qu'il en soit un plus plein de douceur Pour moi, jadis ta fille et maintenant ta sœur.
GEORGES
Celui de mari?
LAVIMA.
Non ; je ne sens nulle envie De laisser pénétrer brusquement dans ma vie Cet inconnu d'hier, époux du lendemain, Qui pose à tout hasard votre main dans sa main. Un frère vaut bien mieux, surtout s'il te ressembic. Le monde est comme un livre où nous lisons ensemble, Fronts penchés l'un vers 1 "autre et mêlant nos cheveux. Tu connais mes secrets, je devine tes vœux ; Jl existe entre nous de longues sympathies, Une communauté de choses ressenties.
Des souvenirs d'un charme intime et pénétrant Oi'i le présent (pii rêve au passé se reprend; L'époux ignorerait ma vie antérieure.
Toute une part de moi, pcut-ètiu la meilleure;
L'AMOUR SOUFFLE OU IL VEUT. Hô
Je ne veux pas jotcr à quelque sot mari Mon àme, ton ouvrage, ô mon frère chéri!
GEORGES
Ta n'aimes donc personne?
LAVIMA.
Eh si, puisque je t'aime.
GEOnCES.
D'amour ou d'à mi lié?
LAVINTA.
Je n'en sais j-ien moi-même.
Je ne connais l'amour, ne l'ayant pas senti, Que comme l'on connaît les mœurs de T;iïti Sur les récits de Cook et de Dumont d'Urville, Ou la mer, par Gudin, quand on reste à la ville; Me trouvant bien chez moi, je n'ai pas voyagé.
GEORGES
Tu n'en as pas l'invie?
LAVIMA,
Et pourquoi faire? — J'ai, C'est toi qui l'as permis, lu les chants des poêles, Des mystères du cœur fidèles interprètes, Dans leurs livres, que nul n'a fermé sans émoi, Plus d'un groupe idé;d a passé devant moi, Souriant ou pensif et les mains enlacées : Francesca, Paolo, chères ombres blessées, Ilerminie et Tancrède, Angélique et Médor, Amiiite et son berger, et bien d'autres encor; Près d'Hamlef, Ophélie efleuillant sa couronne, Juliette penchée au balcon de Vérone A qui Roméo dit : « Ne crains rien, mon amour, Ce n'est pas l'alouette et ce n'est pas le jour ! » Faust au jardin de Marthe emmenant Marguerite, Virginie avec Paul qu'un seul jupon abrite? Saint-Preux et sa Julie aux bosquets de Clarens,
il4 THEATRE.
Miss Harlowe, qui songe entre ses vieux parents
Aux moyens d'envoyer sa lettre à Lovelace ;
Mais leurs feux m'ont laissée aussi froide que glace,
Et mou cœur, préservé par quelque talisman,
S'en tient, en fait d'amour, aux amours de roman.
Encor souvent trouvai-je avec leurs hyperboles
Les héros enragés, les héroïnes folles,
Et je pense que Dieu là-haut me prépara
Pour être le Kaled d'un vertueux Lara.
Je te suivrai partout sous un habit de page.
Et nous courrons le monde en galant équipage.
GEORGES
Eh quoi! tu n'as jamais éprouvé ces langueurs Que la brise d'avril apporte à tous les cœurs, Cette délicieuse et tendre inquiétude Qui, par la rêverie interrompant l'étude, Vous fait rester l'œil lixe et le coude appuyé Sur Shakspeare incompris ou Mozart oublié?