FR0MI
Heureux, trois fois heureux, qui n'a pas de parents !
GÉROXTE.
Sous le balcon d'Inez tous les jours je le prends. Brassant quelque projet, dressant quelque machine...
FROMIN.
La tulipe se pliît aux vases de la Chine, La marguerite aux prés, la violette aux bois, L'iris au bord des eaux, la giroflée aux toits ; Mais la fleur qui le mieux vient sous une fonètre, C'est un amant ; Inez l'a remarqué, peut-être.
GÉRONTE
Je saurai nettoyer et sarcler le terrain... Mais, Frontin, couvre-toi ; tu prendras le serein. Si tu restes ainsi sans chapeau dans la rue.
FRO.NTIN.
Si je mets mon chapeau, j'échappe à voire vue, Je m'éclipse...
CÉRONTE.
Comment ?
FRONTIN
Je disparais tout vif r
Que me chantes-tu là?
FRONTIN
Rien que de positif.
Avec attention examinez ce feutre.
CÉRONTE.
Il est d'un poil douteux et d'une teinte neutre.
FRONTIN
Dites qu'il est déteint, bossue, crasseux, gras;
Que le soleil, la pluie etjcs ans l'ont fait ras ;
J'en conviens. Mais jamais sur la terre où nous sommes,
Depuis les temps anciens que se coiffent les hommes,
Bien qu'il soit déformé, sans ganse et tout roussi,
Il n'exista chapeau pareil à celui-ci!
GÉRONTE
J'en ai vu d'aussi laids, mais non pas de plus sales!'
FRONTIN
D'oiî pensez-vous qu'il vienne?
GÉRONTE
Eh ! des piliers des halles !
FRONTIN
Fi donc! c'est le i;hapeau de Fortunatus.
GÉRONTE
Ça?
Ça! le chapeau qui rend invisible. Il passa
Dans mes mains par un tas de hasards incroyables,
D'événements trop vrais pour être vraisemblable».
GÉRONTE
Quand on a ce chapeau sur la tète, dis-tu,
m THEATRE,
rersonne ne vous voit ?
FRONTIN
Oui, telle est sa vertu.
GÉnO.NTE.
J'ai coufiance eu toi... Mais je uepuis te croire-, Lu tel prodige veut une preuve uotoire.
FROMLN.
Vous l'aurez. \^
GÉROME
-* ' Sur-le-cbamp ?
FROMIN.
"— - Tenez, regardez bien...
GLRO>TE.
Oui... oui...
FR0>T1>', passant derrière Gérontc, et le tenant par la ba^quc de son habit.
Le tour est fait. — Que voyez-vous? Plus rien.
GÉRO.NTE.
Où donc est-il passé? C'est incompréhensible!
FROXTIN, même jeu.
Nulle part; je suis là, devant vous, invisible.
GÉRO.NTE.
11 faut que je te trouve absolument.
FROMl.N, mcinejcu.
Cherchez, Gros homme !
GÉROSTE. t
Je n'ai p.is pourtant les yeux bouchés.
^ FRO.NTIN, nu'mo jeu.
Je le lui donne en cent. Je le tiens par la baâ<(uc
De son habit! Monsieur, vous courez comme un Basque,
3Iénagez-vous.
GKIONTE.
Prodiye élr.inoC à concevoir .'
LE TfSlCOr.NE ENCHANTÉ. 145
11 est là i\m iT.c pculi', et je ne puis le voir ! Où donc es-tu, Frontin ? A gauche?
FRONTIN, même jeu.
Non, à droite.
Pur ici ?
FRONTIN, même jeu.
Non, pai" là. — Va, marche ; je t'emboîte !
GÉRONTE
Ouf ! je suis tout en nage !
FRONTIN
Êtes- vous satisfait?
Êtes-vous convaincu pleinement ?
GÉRONTE
Tout à fait.
FRONTIN
Or çà, reparaissons.
Il passe devant Géronle, ' GÉRONTE.
Je te vois à merveille.
FRONTIN
Pardieu !
GÉRONTE
C'est étonnant ! je ne sais si je veille. Ou si je dors. — Veux-tu me donner ce chapeau?
FRONTIN
Je voudrais bien, monsieur, vous en faire cadeau:
Mais, vraiment, je ne puis... Ce chapeau, c'est mon gîte.
Ma cave, ma cuisine...
GÉRONTE
Il te sert de marmite ! ; .
Je ne suis plus surpris alors qu'il soit si gras ! Fait-il de bon bouillon?
FROMI>.
Vous ne comprenez pas.
Qnaiid l'heure du dîner mec.irillonne au ventre, J'enfonce mon castor jusqu'au sourcil et j'entre Chez quoique rôtisseur, invisihle pour tous. Là, parmi les poulets, colorés de tons roux. J'avise le plus blond, je le prends et le mange, Les pieds sur les chenets, où nul ne me dérange. Puis au bouchon voisin, pour arroser mon rôt, Je sablé du meilleur, sans payer mon écot.
GÉRONTE
C'est merveilleux !
FROiNTIN.
J'en use avec la friperie Comme avec la taverne et la rôtisserie. Demandez-moi mes yeux, demandez-moi ma peau, Ma femme, mes enfants, mais non pas mon chapeau.
GÉROME
l)e ce feutre coiffé, qu'il me serait facile De savoir ce que font Valère et ma pupille !
Pour un tuteur hors d'âge, amoureux et jaloux, Ce moyen est plus sûr que grilles et verrous, Avec un tel trésor, plus de ruse possible ; Devant le criminel vous surgissez, terrible. Au moment périlleux, sans que l'on sache d'où. Comme un diable à ressort qui jaillit d'un joujou'
gi';ro>tk.
Je te l'achète.
promis.
Non. — Vous êtes trop avare!
Ce feutre mn fiit roi de France et ile Navarre, tt vous m'en olfi iriez de^ prix détlionoianls.
GÉnOJiTE.
Cent ccus, est-ce assez ?
FRONTIN
C'est peu... mais je ks prends.
GÉRONTE
Je voudrais bien, avant de te donner la bourse, Essayer. . .
FRONTIN
Comment donc !
GÉRONTE, à part, mettant le chapeau.
Je vais prendre ma course.
Et j'aurai le chapeau sans qu'il m'en coûte un sou ! Il ne me verra pas.
FRONTIN, à part.
J'ai compris, vieux fdou.
Haut.
Ah ! monsieur, c'est très-mal de frustrer un pauvre homme !
Une telle action me renverse et m'assomme ;
C'est affreux... Il ne peut encore êlre bien loin ;
Afin de le trouver, bàtonnons chaque coin :
Tapons, faisons des bleus sur le dos de l'espace ;
Dans notre moulinet il faudra bien qu'il passe !
Frappons à tout hasard.. Pan! pan! pan!... pif! paf! pouf!
En long, en large, en haut, en bas, en travers...
GÉRONTE
Ouf!...
Ah 1 la cuisse! ah ! le bras ! ah ! le dos ! ah ! l'épaule l
FRONTIN
Je m'escrimerai tant du bout de cette gaule, Que je l'attraperai. — Si je ne le vois pas, Je l'entends qui renifle et geint à chaque pas...
A part.
D'un revers de bâton faisons cesser le charme.
U fait tomljcf lo cliapeau.
i48 THÉÂTRE.
GÉROKTE, à part.
Je suis tigré, zébré !
FRO-NTIN.
Cà, déposons notre arme ; Votre éclipse m'avait vraiment impiiélé ; Je vous cherchais partout. Vous aurais-jelieurté?
GÉROKTE.
Nullement.
FROMIN.
J'aurais pu vous faire quelque bosse.
GÉRONTE, à pari.
Je suis dur. Je paierai quelqu'un pour qu'il te ro^se, Assassin !
FROMIN, lui présentant le chapeau.
Adievons promptement le marché.
Nous sommes confiants... Quand vous aurez lâché. Je lâcherai.
GERONTE, lui donnant une bourse.
C'est fait.
FRONTIN
Heureux mortel ! Le monde Est à vous maintenant, moins celte bourse ronde.
Il l'empoche.
Vous êtes comme l'air ; vous entrez en tout lieu; Homme, vous possédez la science d'un dieu 1 Rien ne vous est caché, vous lisez dans les âmes, Et, ce cpie nul n'a l'ait, vous connaissez les femmes... MarincUe à propos se dirige vers nous ; Disparaissez, je vais la confesser sur vous.
Géronte se coiffe du chapeau.
LE TRICORNE EiNGlIAi^TÉ. 1 iO
SCÈNK XI LES MÊMES, JIARINETTE.
FRONTIiN.
Qu'aî-di donc, mon enfant?
MARIiNETTE, feignant de ne pas voir Céronle.
Je n'ai rien.
FRONTI.N.
Si; ta mine, Qii'nn sourire joyeux d'ordinaire illumine, Kst lugubre, aujourd'hui, comme un enterrement , On dirait que tu viens de perdre ton amant.
MaIUNKTTE, même jeu.
Pour le perdre, il faudrait l'avoir eu... Je suis sage, Et n'admets que sou[)irs tendant au mariage, Frontin !
GÉROATE, à part.
OÙ diable va se nicher la vertu ?
FRONTIN
Miiis alors, d'oii te vient cet ;iir m.orne, abattu ?
MARINETTE, même jeu.
D'une tout autre cause. A me flatter trop prompte, J'avais l'espoir de phiire au bon monsieur Géronte, Et d'entrer, pour tout faire, en service chez lui... Tu sais le résultat, et j'en ai de l'ennui.
GÉRONTE, même jeu.
Je suis vraiment fâché de ne l'avoir pas prise.
MARINETTE, même jeu.
Maintenant, il est seul. Qui le coiffe et le frise? Qui lui met sa cravate et lui ( lien ho ses fiants !
no THEATRE.
Moi, j'aurais eu pour lui tous ces soins fatigants, Et je l'aurais choyé comme une fille un père !
GÉRO>TE, même jeu.
Ce que je n'ai pas fait,.je puis encor le faire.
MARINETTE
C'est un homme si doux, si poli, si charmant !
FROMIN.
Je ne partage pas du tout ton sentiment. Un vieux...
GÉRONTE, bas à Froutin.
Comment ?
FROBTIN.
Laid, sot...
GÉRONTE, Dièmc jeu.
Gredin!
FRO.NTIX.
Àcariùlrc...
GÉRONTE, «le même.
Randit !
FRONTIN
Crasseux !...
GÉRONTE, lie même.
Je vais le latlre comme un plâtre, Si...
FRONTIN, bas îi GiTonlc.
C'est pour réprouver, monsieur ; tenez-vous coi ! Tu le trouves donc bien ?
MARl.NETTE.
Il a je ne sais quoi De franc, d'épanoui, qui me plaît et m'enchante. Ah ! que de le soi vir j'aurais été contente !
GÉRONTE, i part.
Ouul bon cœin! Je me sens le coin d(î l'œil n)ouillé,
Et par rémotion j'ai le nez cliatouilk'.
Il ûternue.
MARINETTE
J'entends éternuer, et je ne vois personne !
GÉaONTE.
C'est moi qui...
MARlMtTTE.
Mais quelle est celte voix qui résonne? Un fantôme, un esprit!...
GÉKONTE.
Eli ! non ; c'est moi.
Qui donc?
GÉRONTE
Géronte.
MARINETTE
Et votre corps, où donc est-il?
FRONTIN, diJc^iffant GéronUv.
Pardon !
Monsieur, vous oïd^liez que pour être visible Il faut vous décoiffer.
MARINETTE
Ah ! quelle peur horrible, Monsieur, vous m'avez fuite?
GÉRONTE
Allons, rassure-toi ; Je vais en quatre mois dissiper ton effroi ; Ce chapeau, qu'il suffit d'ôter et de remettre, Me fait à volonté paraître et disparaître !
MAIlINETTE, à part.
Feiyiions d'être timide et jouons l'embarras.
GKRONTE.
La place que tu veiiv, mon iMilant, tu l'auras.
IIARINETTE.
Vous étiez là, monsieur? Vous m'avez entendue?... Le trouble... la pudeur... Ah ! je suis confondue!
GÉno.ME.
Ton dévouement pour moi s'est fait connaître ainsi.