‹ ThéatreChapitre 92 sur 232 · ARLEQUIN, COLOMBINE · texte numérisé non relu

ARLEQUIN, COLOMBINE

ARLEQUIN

Colombine, un mot

COLOMBINE

Non !

ARLEQUIN

De mourez.

J68 TilEAlllE.

COLOMBL>E.

Point.

De grâce !

J'ai là certain cadeau qu'il faut que je vous fasse.

C0L0MB1>"E,

Un cadeau ? Je m'arrête. Est-ce une chaîne d'or'/ Une bague? une montre? Y suis-je?

ARLEQUIN

Pas encor.

COLOMBI.NE.

Une pièce bien lourde en bonne argenterie ? Un nœud de diamants?

ARLEQUIN

Fi! ma galanterie Ne s'en va pas donner dans ces luxes grossiers, Bon pour les parvenus el pour les financiers ; Je me garderais bien d'humilier les femmes Par l'insultant excès de ces présents infâmes ; Cardans tous les pays, chez les plus gens de goîit, On dit qu'en ces régals c'est le choix qui fait tout.

COLOMBINE

Vous me faites languir; dé[ièchez, voyons, qu'est-ce?

ARLEQUIN

Regardez, s'il vous plaît, cette petite caisse.

COLOMBI.NE.

Cette caisse ?

Oui.

COLOMBINE

Grands dieux ! que vois-je? une souris, Certes, le don est rare et d'un merveilleux prix !

ARLEQUIN

Très-raiej une souris plus blaïahc qu'une hermine,

Gaie, alerte, l'œil vif comme une Colombine : La femme est une chatte et sa griffe nous tient ; Une souris est donc un présent qui convient,

COLOMBINE

Un écrin me plaît mieux que trente souricières; ■Je vous en avertis, ce sont là des manières A ne réussir point près des cœurs délicats, Et vous vous brouillerez avec messieurs les chats.

ARLEQUIN

Cette pauvre souris, tournant dans celte boîte,

Représente mon âme allant à gauche, à droite,

S'agitant sans repos dans la captivité

Oiî depuis si longtemps la tient votre beauté;

C'est mon cœur, prenez-le, Colombine fantasque,

Car je pâlis d'amonr sous le noir de mon masque,

Je maigris, desséché par le feu des désirs.

Et les moulins à vents tournent à mes soupirs.

COLOMDINE.

Arlequin, quoi! c'est vous qui tenez ce langage? A ma pudicité cessez de faire outrage ! Renfoncez vos soupirs, n'ajoutez pas un mot. Et respectez en moi la femme de Pierrot !

ARLEQUIN

Mais Pierrot, délaissant les rives de la Seine, Dont l'habitation lui devenait malsaine, A fait rencontre, en mer, de pirates d'Alger, El vu d'un nœud coulant son destin s'abréger. Ne pouvant pas payer de rançon aux corsaires, Il trouva la potence en fuyant les galères.

COLOMBINE

En ce bas monde, hélas ! nul n'évite son sort !

ARLEQUIN

Donc je puis vous aimer ; car la femme d'un mort Eu tout [)ays du monde a ipiaUté de veuve.

170 TllÉ.VTRE.

COLOMDUNE. »

Du trépas de Pierrot nous n'avons pas la preuve; S'il alhiit reparaître, ainsi qu'un chien perdu ! S'il n'avait pas été suffisamment pendu i

ARLEQUIN

Bah! rien n'est plus certain : son extrait mortuaire, Sur le premier feuillet de tout dictionnaire, Se voit lisiblement écrit ou parafé, Au-dessous d'un pierrot au gibet agrafé.

COI.OMBINE.

Ce sont titres fort bons qu'on ne saurait pro<luire Quand devant le notaire il me faudra conduire ; Car je pense, Arlecjuin, pour l'honneur de vos vœux, Qu'ils tendent à serrer le plus sacré des nœuds. Par un certificat, en forme légitime, Démontrez-moi qu'on peut les accueillir sans crime, Je vous accorderai ti ès-volontiers mn main, Mais, jusque-là, néant !... je passe mon chemin.

Page 1