‹ ThéâtreChapitre 114 sur 250 · SCENE XIII · texte numérisé non relu

SCENE XIII

Les Mèues, PHILIBERT et BIGREDON, puis L'HUISSIER.

DEUXIÈME CLIENT, à Pézard.

Voilà le patron, nous allons rigoler!

PHILIBERT, à Bigredon.

L’huissier arrive par là.

BIGREDON.

Bon! N’ayons l'air de rien.

L’huissier entre par.la. gauche.

LE PLONGEUR:, à Albert. IL passe devant lui en portant des soucoupes et se dirige vers la cuisine.

Voilà l'huissier!

ALBERT

Je le vois, va!

L'huissier va s'asseoir à une table, près de deux clienis.

DEUXIÈME CLIENT

Patron!... (Philibert s'approche d'eux.) Faites-nous donc servir un café pour moi et une fine.

PÉZARD.

J'aimerais mieux un cassis à l’eau.

DEUXIÈME CLIENT

Non, mon vieux, prends une fine, tu vas voir... c’est plus rigolo! | PÉZARD.

Ça me fait mal à l’estomac...

DEUXIÈME CLIENT

Ça ne fait rien, c’est plus rigolo!

PÉZARD.

Je ne te comprends pas.

DEUXIÈME CLIENT

Tu vas voir... (A Philibert.) Faites-nous servir, patron.

PHILIBERT, inquiet.

Je vais encore me faire engueuler.. Ça y est. (En passant devant l'huissier.) Vous allez voir.

L'HUISSIER

Bon, bon, je suis là pour ça.

PHILIBERT, d'une voix tremblante.

Albert!

ALBERT, accourant.

Plaît-il, patron?

Voulez-vous servir à ces messieurs une fine et un café ?

ALBERT, docilement.

Tout de suite, patron, tout de suite.

Il va au comptoir.

PHILIBERT, à l'huissier, Regardez ce qu'il va faire avec la fine.

Albert rapporte la cafetière et la bouteille, ainsi que le plateau avec un grand et un petit verre. Philibert est toujours près de la table. L'huissier et Bigredon sont aux aguets. Albert fait d'abord le geste de verser la fine dans le grand verre, puis, narquois, il regarde Philibert, et verse la fine dans le petit verre.

PÉZARD, au deuxième client. .

Qu'est-ce qu'il y a de drôle? Il est très bien, ce garçon!

DEUXIÈME CLIENT

Tu vas voir. (A Albert) Garçon, est-ce qu'elle est bonne, cette fine champagne?

PHILIBERT, à l'huissier.

Écoutez ça!

ALBERT

Cette fine champagne, monsieur, oh! elle est de premier choix!

DEUXIÈME CLIENT

Elle n’est pas truquée?

ALBERT

Absolument naturel... C’est une des vieilles distilleries de la Charente qui met ça de côté pour la maison. Personne n'a le droit d'y toucher... On met ça dans des fûts entourés de cire.

| PHILIBERT, à part.

Il est épatant!

ALBERT

Buvez-moi Ça! (11 verse du café dans le grand verre.) Et, si vous voulez vous envoyer du café à la hauteur, il n'y a qu'ici qu’on le fait comme ça... Vous pouvez chercher dans tous les Ternes.

DEUXIÈME CLIENT

Je croyais que c'était du jus de tabac.

ALBERT

Moka, Zanzibar, Martinique, par quarts. Pour l’autre quart, un spéciaf à nous. (A part.) Je crois que je leur ai posé ça proprement!

PÉZARD, au deuxième client.

Je ne te comprends pas. Tu me fais venir ici pour voir un phénomène... Tu me fais boire de la fine au lieu de mon cassis à l’eau !... Je te retiens, moi, tu sais.

DEUXIÈME CLIENT

Ah! mon vieux, je n’y comprends rien! (A Philibert.) Dites donc, c'est ce garçon-là qui vous a manqué tout à l’hèure ?

PHILIBERT

Où c’est que vous avez vu qu'il m'a manqué?

PÉZARD.

Oui, où c’est-il que t’as vu ça?

DEUXIÈME CLIENT

Pourtant, tout à l'heure, il vous disait...

PHILIBERT

Oh! vous avez pu voir, mon petit gars, que je n'ai pas été long à lui faire rentrer ça... Il n’y a qu’à savoir mater les gens...

ALBERT, à l'huissier, avec une politesse exagérée.

Qu'est-ce que vous prenez, monsieur ?

L'HUISSIER

Merci!Je suis entré un instant voir un ami qui n’est pas là et je sors.

ALBERT

Oh! monsieur! Vous ne voulez pas me permettre de vous offrir quelque chose, simplement pour vous faire constater que les garçons ici, sont des garçons modèles et qu'ils régalent les clients, n'importe quels clients. Ils ne sont pas fiers.

L'HUISSIER, à Bigredon.

Qu'est-ce que vous voulez que je constate?

PHILIBERT

Rien. Il se conduit très bien, maintenant... (Sort l'huissier. A Bigredon.) Je trouve même qu'il se conduit trop bien. C’est un serviteur modèle. Je vais être obligé de

le garder pendant vingt ans!

ALBERT, au plongeur.

Me voilà garçon de café pour vingt ans, maintenant. avec quarante mille livres de rentes! Moi qui voulais me mêler à la vie parisienne, voir des gens de mon monde avec des grues épatantes... faut que Je serve des bocks à des margoulins. Mais j'aime mieux être garçon de café que de flanquer deux cent mille francs à cette crapule!

ISABELLE, à Veauchenu.

Une autre partie?

VEAUCHENU.

C'est la quinzième.

ISABELLE

C'est la dernière. (A Albert.) Donnez-nous encore des bocks, Albert!

ALBERT, sombre.

Je ne m'appelle plus Albert; je m'appelle « Ruy Blas »! « Ruy Blas ou vingt ans de domesticité! »

lé

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