ACTE DEUXIÈME
PHILIBERT
Monsieur Bigredon, vous êtes un homme de la plus vaste intelligence, c’est entendu, mais vous êtes trop compliqué et trop ténébreux. À quoi ça nous sert-il de le troubler dans son plaisir?
BIGREDON.
A quoi cela sert-il? Mais quand il vient s'amuser et faire la fête dans les établissements de nuit, il oublie qu'il est garçon de café... Nous venons nous dresser devant lui...
PHILIBERT
Comme des fantômes, je sais, vous me l'avez dit.
Mais qu'est-ce que ça peut bien lui faire?
BIGREDON.
Eh bien, il finira par se lasser de la vie qu’il mène et vous donnera son congé. Je sais que ça le travaille et qu'il est allé consulter un homme de loi pour lui montrer son traité. Mais il se trouve que ce soi-disant homme de loi lui avait été indiqué par une de mes créatures, et que, de connivence avec moi, il lui a déclaré qu'il n’y avait rien à faire et que son traité était parfaitement valable.
PHILIBERT
Monsieur Bigredon, vous êtes trop ténébreux! Le résultat de tout ça, c’est qu'il va rester à mon service pendant vingt ans. Je vais être forcé prochainement de lui verser son mois, qui s'élève au douzième de cinq mille francs, soit quatre cent seize francs et des centimes. Jamais un garçon de café n’a eu un fixe pareil, et il a encore les pourboires eu plus. Il ya bien des gens qui font les farauds ici et qui n’ont pas une aussi belle situation. Par-dessus le marché, vous me conduisez dans les restaurants chers où je viens
consommer en une soirée ma sueur de toute une quinzaine. Vous allez me faire le plaisir de prendre simplement une tasse de chocolat.
BIGREDON.
Après trois douzaines d’huîtres et une bouteille de Pouilly? Non, non, il faut faire un souper sérieux. Est-ce que vous seriez content si on vous retenait une table pour ne rien consommer?
PHILIBERT
Jamais le patron du restaurant ici n’aurait l’idée de retenir une table dans mon établissement. Est-ce que c'est l'affaire d’un patron de venir payer de la nourriture dix ou douze fois plus cher qu'aux Halles?
BIGREDON.
Ils ont des frais généraux.
PHILIBERT
Mais ce n’est pas à moi à les payer. Il ne manque pas de clients pour ça.
BOUZIN, à la cantonade.
Garçon!... Garçon!
PHILIBERT, allant au fond.
Garçon!
à UN GARÇON.
Qu'est-ce qu'il y a?
PHILIBERT, lui montrant une table mal arrangée.
Voyez donc là. (A Bigredon.) Allons-nous-en! Le service est mal fait, ça m'énervel
M de de