ACTE TROISIÈME
(Avec une grande rapidité de débit.) Je disais donc que vous n'êtes capable que de sentiments très bien, et que c’est à cause d’un sentiment très bien que vous êtes dure pour moi. (Reprenant un débit ordinaire.) Vous vous dites : « Maintenant que ce garçon est riche, je ne veux pas avoir l’air de changer mon air que j'ai toujours eu visà-vis de lui. »
YVONNE, vivement.
Pas du tout.
ALBERT
Vous vous défendez de ça. Encore un sentiment très bien. Je vous dis que vous n’avez que ça! (S'asseyant et douloureusement, à lui-même.) Ah! mon Dieu! mon Dieu!
YVONNE
Qu'est-ce qui vous prend?
ALBERT
Je parle au bon Dieu, au bon Dieu qui n’est pas fier et qui laisse les garçons de café lui parler comme ils veulent. Seigneur! (A Yvonne.) Ça ne compte pas dans les cinq minutes... (Les yeux au ciel.) Seigneur! (A Yvonne.) Mais vous pouvez écouter ce que je lui dis... (De nouveau les yeux au ciel.) Seigneur, je suis destiné à être malheureux toute ma vie. Dites à la Providence qu’elle soit un peu plus douce pour moi. Elle m'envoie la fortune, c’est entendu, des centaines et des centaines de mille francs qui ne me font aucun plaisir. Elle me met en relations avec des personnes très brillantes... qui m’embétent..… Elle me dit après ça, la Providence, avec son petit air malin : « De quoi que tu te plains, Albert? » Elle sait bien que les seuls bonheurs qui seraient de vrais bonheurs, ce n’est pas pour moi! Interdit à Albert. Le public n'entre pas ici. (S'approchant du comptoir.) Mademoiselle, je vous le
demande en grâce. Dites-moi, une fois pour toutes, que vous me méprisez!
YVONNE
Monsieur Albert, assez sur ce sujet!
ALBERT
Vous ne voulez même pas me dire que vous me méprisez. Je me rends bien compte que J'aurais encore plus de fortune, je serais un garçon mal élevé... Ce qui serait gentil de votre part, et ce qu’on peut vous demander, car, en somme, c’est des choses qu'une demoiselle patronne peut très bien dire à un garçon employé, c'est de m'adresser des observations quand je fais des choses qui ne sont pas suivant la bonne éducation... Ce que je demande là, ce n’est pas pour m'élever au-dessus de ma condition. Ah! fichtre non! Il y a quinze jours que, tous les soirs à minuit et demi, je m’élève au-dessus dé ma condition. Ça ne me réussit pas du tout. (Avec véhémence.) Je veux rester dans ma condition! Mais ce que je ne supporte pas, c'est que vous me considériez comme un mal élevé. (Les larmes aux yeux.) C’est des choses bien douloureuses pour moi.
YVONNE, un peu moins sèchement.
Allons! Calmez-vous, je vous ferai des observations.
ALBERT
Oui, n'est-ce pas”? Mais des observations dures, dures... Parce que, n'est-ce pas, quand on n'est pas en position d'entendre d’une jeune dame les choses... que l’on voudrait entendre, eh bien, à défaut de ça, on souhaite qu'elle vous attrape, comme le dernier des derniers, avec de la cruauté! (Yvonne fait un geste de dénégation.) Si! si! de la cruauté! Oh mademoiselle,